Critique de Bettelheim

Claude Varlet

III
Critique de l'Économisme et Idéalisme Historique

Selon Bettelheim, l'économisme est la caractéristique essentielle du «marxisme figé». Il est donc nécessaire d'examiner la critique que Bettelheim fait de l'économisme de manière à faire apparaître que, sous prétexte de critiquer la théorie des forces productives, notre éminent théoricien substitue l'idéalisme historique au matérialisme historique.

Bettelheim commence par donner une définition nouvelle de l'économisme: «…le terme «économisme» a été employé par Lénine pour caractériser de façon critique une conception du «marxisme» qui s'efforce de réduire ce dernier à une simple «théorie économique» à partir de laquelle pourrait être interprété l'ensemble des transformations sociales.»107

Cette définition est tout à fait remarquable en ce qu'elle ne fait pas ressortir l'essence réelle de l'économisme, ni apparaître son caractère contre-révolutionnaire. L'économisme, qui trouve son expression concentrée dans la théorie dés forces productives, ne réduit pas le marxisme à «une simple théorie économique», mais présente le développement de la société comme le résultat exclusif, naturel et: spontané du développement des forces productives, et en particulier du développement des moyens de production, déformant ainsi de manière grossière les rapports qui existent entre le subjectif et l'objectif, la révolution et la production, la superstructure et la base économique, les rapports de production et les forces productives. Cette déformation vulgaire de la conception matérialiste de l'histoire est le fondement du culte de la spontanéité. En essence, la théorie des forces productives s'oppose à ce que le prolétariat fasse la révolution: elle est dirigée contre la révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat. C'est la base logique de tout opportunisme.

Voyons maintenant la critique que Bettelheim fait de l'économisme: elle porte sur les points suivants: la base et la superstructure, la base matérielle de la lutte des classes, et le rôle du facteur subjectif dans l'histoire.

Bettelheim critique la thèse suivante de Staline extraite de Matérialisme dialectique et Matérialisme historique:

«D'abord se modifient et se développent les forces productives de la société; ensuite, en fonction et en conformité avec ces modifications, se modifient les rapports de production entre les hommes.»108

Voici la critique qu'en fait Bettelheim:

«La thèse ainsi formulée ne nie pas le rôle de la lutte des classes – pour autant qu'existe une société où s'affrontent des classes antagoniques – mais relègue ce rôle au second plan: la lutte des classes intervient essentiellement pour briser les rapports de production qui feraient obstacle au développement des forces productives, donnant alors naissance à des rapports de production nouveaux, conformes aux exigences du développement des forces productives.»109

Bettelheim crée la confusion: Staline ne nie pas le rôle de la lutte des classes ni ne la relègue au second plan pour la bonne raison que, dans le passage cité, il n'examine pas le rôle de la lutte des classes dans la transformation des rapports de production mais l'unité dialectique que forment les forces productives et les rapports de production. Plus précisément il énonce de manière correcte la loi découverte par Marx de la correspondance nécessaire entre les rapports de production et les forces productives – loi qui est magistralement énoncée dans la Préface à la Critique de l'économie politique.110 Staline nierait le rôle de la lutte des classes, ou la reléguerait au second plan, s'il affirmait que des forces productives hautement développées donnent automatiquement et spontanément naissance à un nouveau système social, que le passage des anciens aux nouveaux rapports de production ne s'opèrent pas de manière révolutionnaire par la destruction des anciens rapports de production et le renversement de la classe dominante qui les personnifie. Or, tout au contraire, Staline, dans Matérialisme dialectique et Matérialisme historique, critique la théorie révisionniste des forces productives et montre que c'est la révolution qui libère les forces productives de la société. Mais il y a plus. Bettelheim affirme que c'est «reléguer la lutte de classes au second plan» que de considérer qu'elle «intervient essentiellement pour briser les rapports de production qui font obstacle au développement des forces productives, donnant alors naissance à des rapports de production nouveaux, conformes aux exigences du développement des forces productives». J'aimerais poser quelques questions au professeur Bettelheim: la lutte révolutionnaire du Tiers État ne visait-elle pas à détruire les rapports de production féodaux qui étaient un carcan pour les nouvelles forces productives et à établir de nouveaux rapports de production, capitalistes, qui correspondent mieux au développement des forces productives et en impulsent le développement? Le prolétariat, qui est lié aux forces productives les plus modernes, ne lutte-t-il pas pour briser les rapports de production capitalistes personnifiés par la bourgeoisie et faire correspondre la forme de l'appropriation au caractère social des forces productives? Après la révolution socialiste, les rapports de production et les forces productives étant à la fois en accord (c'est l'aspect fondamental) et en contradiction, le prolétariat ne lutte-t-il pas pour transformer sans relâche les parties des rapports de production qui ne correspondent pas aux forces productrices? Si Bettelheim donne une réponse négative à ces questions, c'est qu'il nie que la lutte des classes est la cristallisation de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production et rejette la loi de la correspondance nécessaire entre les rapports de production et les forces productives. Cette remise en cause n'est pas nouvelle puisque dans La transition vers l'économie socialiste, il formulait: «La loi de correspondance ou de non-correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives». Ainsi, ou bien forces productives et rapports de production se correspondent ou bien ils ne se correspondent pas. Il nie donc que, en règle générale, les forces productives jouent un rôle principal, décisif, car elles sont l'élément le plus révolutionnaire et le plus mobile, et que le développement et le changement des rapports de production accompagnent tôt ou tard le développement et la transformation des forces productives. Ce qui ne signifie pas que les rapports de production se plient passivement aux exigences du développement des forces productives, les rapports de production freinant ou impulsant le développement des forces productives et, dans des conditions déterminées, jouant le rôle décisif.

Dans la «Lettre sur Mao» adressée en 1971 à la revue italienne Il Manifesto, Bettelheim écrit que Mao Tsétoung remet en cause une certaine conception des rapports entre base économique et superstructure idéologique et politique. En 1968, Yves Duroux avait critiqué cette conception, en la définissant comme «le modèle de la maison». En fait ce modèle n'est rien de plus qu'une métaphore qui a permis (et permet) de repérer quelques objets d'analyse et de les ordonner; sous cet aspect il a une utilité. Mais il n'a aucun fondement ni portée théorique. Et quand on tente de le faire fonctionner théoriquement, cela ne peut avoir que des conséquences idéologiques dangereuses. Un des dangers relevant de l'emploi pseudo-théorique de ce modèle, et des rapports de dépendance et d'autonomie qu'il évoque entre base et superstructure, est qu'il présuppose l'existence d'une base animée d'une dynamique propre, qui se heurterait aux résistances de la superstructure existant indépendamment de la base.»

Bettelheim défigure ici la conception matérialiste dialectique des rapports entre la base et la superstructure. Sous prétexte que là base économique ne peut exister sans la superstructure – et que celle-ci agit en retour sur la base, Bettelheim nie qu'en général la base économique joue le rôle essentiel, décisif, la nature de la base économique déterminant celle de la superstructure. C'est cette thèse matérialiste que Marx a brillamment exposée dans la Préface à la Critique de l'économie politique:

L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminée. [...] Le changement de la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure.»111

De plus, c'est une imposture que de prétendre que c'est Mao Tsétoung qui a découvert que la superstructure n'est pas un produit passif de la base, qu'elle est dotée d'une indépendance relative et agit en retour sur la base, et que, dans des conditions déterminées, elle peut jouer un rôle décisif sur la base économique. En effet, Engels, dans les dernières années de sa vie, a expliqué comment il convient de comprendre et d'appliquer la théorie du matérialisme historique, critiquant le matérialisme vulgaire et faisant ressortir le rôle du facteur subjectif. Les lettres qu'il a adressées à J. Bloch, C. Schmidt et H. Starkenburg112 exposent de manière correcte les rapports qui existent entre la base et la superstructure, et entre l'objectif et le subjectif, et sont une immense contribution au développement du matérialisme historique. Lénine a également mis en lumière l'énorme effet stimulant que joue la transformation de la superstructure dans le développement de la, base économique du socialisme. Réfutant les arguments du menchevik N. Soukhanov qui soutenait que la Russie n'était pas mûre pour le socialisme, Lénine a remarqué qu'il ne comprenait absolument rien à la dialectique révolutionnaire du marxisme et a déclaré:

«Si pour créer le socialisme, il faut aussi avoir atteint un niveau de culture déterminé, pourquoi ne commencerions nous pas d'abord par conquérir révolutionnairement les conditions préalables de ce niveau déterminé pour, ensuite, forts d'un pouvoir ouvrier et paysan et du régime soviétique, nous mettre en mouvement et rejoindre les autres peuples.»113

S'il n'a pas découvert le rôle actif que joue la superstructure,* Mao Tsétoung n'en a pas moins fait progresser la science marxiste-léniniste en faisant le bilan de l'expérience pratique depuis la Révolution d'octobre et en analysant finement la superstructure dans la société socialiste et l'unité dialectique qu'elle forme avec la base économique. Dans De la juste solution des contradictions au sein du peuple, il a expliqué que la contradiction entre la superstructure et la base économique demeure dans la société socialiste mais que, par son caractère, elle se distingue foncièrement de la contradiction entre la base et la superstructure dans l'ancienne société: «La superstructure correspond à la base économique en même temps qu'elle est en contradiction avec elle. La superstructure – le système étatique et les lois ainsi que l'idéologie socialiste guidée par le marxisme-léninisme – jouent un rôle positif en contribuant av succès des transformations socialistes et en favorisant la mise sur pied d'une organisation socialiste du travail ; elle correspond à la base économique socialiste, c'est-à-dire aux rapports de production socialistes. Mais les survivances de l'idéologie bourgeoise, un style bureaucratique de travail dans nos administrations et les insuffisances dans certains maillons de nos institutions d'État se trouvent à leur tour en contradiction avec la base économique socialiste.»114

* Une précision s'impose: dans les années trente, critiquant le dogmatisme au sein du PCC, Mao Tsétoung a montré que, en général, c'est l'objectif, la pratique, les forces productives, la base économique qui jouent le rôle principal, déterminant, mais que, dans des conditions déterminées, le subjectif, la théorie, les rapports de production, la superstructure peuvent jouer un rôle décisif. Il a-ainsi fait un exposé systématique de la théorie marxiste sur les rapports entre objectif et subjectif, pratique et théorie, forces productives et rapports de production, base économique et rapports de production, faisant ressortir ce qui distingue le matérialisme historique du matérialisme vulgaire, mais, je le répète, il n'a pas découvert le rôle actif que joue le facteur subjectif et la superstructure.

C'est là une analyse très pénétrante qui montre la nécessité pour le prolétariat de poursuivre la révolution dans la superstructure afin de consolider la base économique socialiste.

Bettelheim analyse de la manière suivante la base matérielle de la lutte des classes. «Un des principaux effets de «l'économisme» est – parce qu'il définit le développement des forces productives comme le moteur de l'histoire – de faire apparaître la lutte politique de classes comme le produit direct et immédiat des contradictions économiques. Ces dernières sont ainsi devoir supposer «engendrer» d'elles mêmes, la transformation sociale et, le «moment venu», les luttes révolutionnaires. La classe ouvrière semble donc devoir être spontanément poussée à la révolution (la constitution d'un parti prolétarien n'est alors pas nécessaire).»115

En affirmant que la lutte des classes n'est pas le produit des «contradictions économiques», Bettelheim nie que la lutte des classes est la manifestation de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production. Ce qui revient nécessairement à soutenir que la lutte des classes tombe du ciel. Il prend ainsi le contre-pied des enseignements du marxisme-léninisme: «La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se manifeste comme antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie.»116

En niant que la contradiction fondamentale de la société capitaliste, la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de la propriété, se manifeste, dans les rapports de classes, dans la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat, Bettelheim retire toute base matérielle à la lutte entre les deux classes fondamentales de la société bourgeoise, et, du même coup, nie que le socialisme est une nécessité historique objective indépendante de la volonté des hommes. Cette conception idéaliste de l'histoire conduit Bettelheim à s'enfermer dans un dilemme absurde: ou bien la classe ouvrière est spontanément poussée à la révolution et la constitution d'un parti prolétarien n'est alors pas nécessaire, ou bien la constitution d'un parti prolétarien est nécessaire et la classe ouvrière n'est alors pas poussée spontanément à la révolution. Dilemme absurde, parce que les deux propositions contraires entre lesquelles le lecteur est mis en demeure de choisir sont également fausses. Si la classe ouvrière n'est pas poussée spontanément à la révolution, l'activité des communistes pour élever le prolétariat jusqu'à la conscience de sa place dans la société capitaliste, de ses intérêts de classe et de sa mission historique n'a pas de base objective et est inévitablement vouée à l'échec. Si la constitution d'un parti prolétarien capable de diriger l'ensemble des manifestations de la lutte de classe du prolétariat est nécessaire, ce n'est pas parce que la classe ouvrière n'est pas spontanément poussée à la révolution, mais parce que la classe ouvrière n'est pas en mesure, par ses seules forces, d'élaborer l'idéologie socialiste, le socialisme scientifique, et que, de ce fait, le mouvement ouvrier spontané tend inévitablement à se soumettre à l'idéologie bourgeoise. En s'enfermant dans ce dilemme absurde, Bettelheim manifeste clairement qu'il ne comprend pas que, par sa situation, le prolétariat est spontanément poussé à la révolution, sans que toutefois il prenne conscience de sa situation, de sa mission de fossoyeur de la bourgeoisie et que sa victoire est inévitable. Ainsi, sous prétexte que le prolétariat ne peut parvenir de lui-même à la conscience marxiste-léniniste, Bettelheim nie que la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie commence avec son existence même et que cette lutte est dirigée contre les rapports capitalistes de production et la domination dé la bourgeoisie. De même que Bernstein et tous les révisionnistes après lui, Bettelheim en niant que la lutte de classe du prolétariat a son fondement dans les contradictions insurmontables de la société capitaliste, retire toute assise matérielle, objective, à la théorie marxiste-léniniste sur la révolution prolétarienne et la transporte sur une base idéaliste.

La même conception idéaliste de l'histoire amène Bettelheim à affirmer que c'est la direction du parti du prolétariat qui détermine le caractère prolétarien d'une révolution:

«Du point de vue du contenu de classe de la Révolution d'octobre et du pouvoir qui en est issu, ce qui est décisif, c'est le rôle dirigeant du parti bolchevik.

Toutes les révolutions sont dues à l'action décidée et à l'héroïsme des masses populaires, en particulier dès qu'elle existe, de la classe ouvrière. Tel a été le cas de la Révolution de février 1917 dans laquelle la classe ouvrière de Petrograd, de Moscou et d'autres villes a joué le rôle déterminant sans pour autant aboutir à l'instauration d'un pouvoir prolétarien. La Révolution d'octobre se distingue de toutes les révolutions précédentes – à l'exception de la Commune de Paris – par le fait qu'elle s'est accomplie sous la direction des idées prolétariennes.»117

Il ressort de cette analyse que la Révolution de février n'a pas abouti à l'instauration d'un pouvoir prolétarien parce qu'elle ne s'est pas «accomplie sous la direction des idées prolétariennes». Autrement dit, le caractère bourgeois ou prolétarien d'une révolution dépend de l'absence ou de l'existence de «la direction des idées prolétariennes». Bettelheim substitue ainsi l'idéalisme subjectif au marxisme-léninisme. En effet, le caractère d'une révolution est déterminé par le caractère de la société où elle se déroule, c'est-à-dire par la nature de la (ou des) contradiction(s) fondamentale(s) qui caractérise(nt) cette société et que la révolution doit résoudre. C'est la nature de la (ou des) contradiction(s) fondamentale(s) qui détermine quelles sont les cibles, les tâches et, les forces motrices de la révolution. Voyons l'analyse faite par Mao Tsétoung du caractère de la Révolution chinoise:

«Du moment que la société chinoise est encore coloniale, semi-coloniale et semi-féodale, que la Révolution chinoise a toujours pour ennemis principaux l'impérialisme et les forces féodales, qu'elle a pour tâche de les renverser par une révolution nationale et une révolution démocratique auxquelles participe parfois la bourgeoisie, et qu'elle est dirigée non pas contre le capitalisme et la propriété privée capitaliste en général, même si la grande bourgeoisie trahit la révolution et s'en fait l'ennemie, mais contre l'impérialisme et le féodalisme, elle n'a pas, à son étape actuelle, un caractère socialiste prolétarien, mats un caractère démocratique bourgeois.»118

Si l'on applique le critère énoncé par Bettelheim à la Révolution chinoise, on doit conclure que, de 1927 à 1949, la Révolution chinoise ayant été dirigée par le prolétariat et son parti, le PCC, ce ne fut pas une révolution nationale démocratique mais une révolution prolétarienne! Le rôle dirigeant du prolétariat, et du PCC n'a rien changé au caractère de la Révolution chinoise dans la période 1927-1949, par contre, sans la direction du prolétariat, la révolution anti-féodale et anti-impérialiste n'aurait pu remporter une victoire complète, consacrée par la fondation de la République Populaire de Chine en 1949, et lé passage ininterrompu de la Révolution chinoise de l'étape, démocratique à l'étape socialiste aurait été impossible. Bettelheim s'avère donc incapable de saisir, d'une part, la différence de contenu entre la révolution démocratique (dirigée contre l'impérialisme et le féodalisme) et la révolution socialiste (dirigée contre le capitalisme); et, de l'autre, la différence et la liaison entre une révolution démocratique bourgeoise dirigée par le prolétariat (comme la révolution de démocratie nouvelle) et la révolution socialiste. Pour finir, revenons-en aux deux révolutions de 1917: la Révolution de février ne se distingue pas, du point de vue de son caractère, de la Révolution d'octobre, en ce que la première n'a pas été dirigée par le parti bolchevik, mais parce qu'elle visait à renverser le tzarisme et la domination des propriétaires fonciers, et non le capitalisme. En affirmant que c'est la direction du parti prolétarien qui détermine le caractère prolétarien d'une révolution, Bettelheim surestime le rôle du facteur subjectif auquel il accorde une valeur absolue dans la transformation de la réalité et nie le rôle des conditions objectives et des possibilités réelles de la situation. L'absolutisation du facteur subjectif conduit Bettelheim à l'idéalisme.*

* Et à l'aventurisme en politique: à plusieurs reprises, Bettelheim avance des conceptions de type trotskiste sur le caractère de la révolution dans les colonies et semi-colonies. Pour une analyse marxiste-léniniste des rapports entre le facteur objectif et le facteur subjectif dans la révolution, se reporter à l'article de Foto Cami: «Les facteurs objectifs et subjectifs dans la révolution»119 et à son rapport: «La révolutionnarisation ultérieure de. la vie du pays et certaines questions de la théorie et de la pratique du socialisme.»120

Sous prétexte de critiquer le «marxisme figé», Bettelheim abandonne les positions du matérialisme historique en déformant la conception marxiste des rapports entre les forces productives et les rapports de production et entre la base et la superstructure, en niant que la lutte des classes a un fondement dans les contradictions de la société, et en absolutisant le rôle du facteur subjectif. On verra, dans les chapitres suivants, que l'idéalisme historique et le matérialisme vulgaire* font bon ménage dans les analyses que Bettelheim consacre à la transition socialiste et aux luttes de classes en URSS.

* Bettelheim ayant fait un exposé systématique de la critique du «marxisme figé», il était nécessaire de le soumettre à un examen tout aussi systématique; par contre, on ne trouve pas d'exposé de la théorie des forces productives qui est à l'œuvre dans les analyses qu'il présente: il a donc paru préférable de ne pas séparer la critique de cette théorie de la critique des analyses de Bettelheim.

 

Deuxième Partie

Les Luttes de Classe en URSS ou l'Historiographie au Service du Révisionnisme


I

Questions de Position, de Point de Vue et de Méthode

Il appartient au communistes marxistes-léninistes du monde entier, et c'est un devoir impérieux auquel ils ne peuvent se dérober, d'établir le bilan de l'expérience historique de la dictature du prolétariat en URSS et de tirer les leçons qui s'imposent de l'usurpation par la clique révisionniste khrouchtchévienne de la direction du parti et de État en URSS, pays où la révolution, et l'édification socialiste avaient pourtant une histoire de plusieurs décennies. Aujourd'hui le glorieux parti de Lénine et de Staline qui, pendant une cinquantaine d'années, s'était toujours tenu à la tête du courant historique a complètement dégénéré en parti révisionniste et fasciste et le premier État socialiste dans le monde s'est transformé en pays impérialiste, en bastion de la réaction mondiale et constitue une menace sans cesse grandissante pour la paix, la sécurité et l'indépendance des peuples. Pour éviter le renouvellement d'une semblable tragédie, persévérer dans la voie du marxisme-léninisme et mener à bien la lutte contre le révisionnisme moderne et le social-impérialisme, les communistes de partout dans le monde, et pas seulement ceux des pays socialistes, ont le devoir de faire le bilan de l'expérience de la révolution socialiste en URSS, en en faisant une analyse objective, complète et approfondie, en traitant Staline et les bolcheviks en camarades et non en ennemis, et en raisonnant faits à l'appui. C'est là la – seule voie correcte pour tirer les leçons, tant positives que négatives, qui doivent être légitimement tirées du combat longtemps victorieux mené par les bolcheviks et les peuples soviétiques contre la bourgeoisie et le révisionnisme et de la défaite qu'ils ont finalement subie.

Ce n'est pas là une simple question académique, sans signification politique et sans conséquences pratiques. Cela est évident pour le prolétariat et les communistes des pays socialistes qui ont pour tâche de prévenir et de combattre l'apparition du révisionnisme, de barrer la route au capitalisme et de renforcer la dictature du prolétariat. Cependant, les enseignements que l'on peut tirer de l'expérience soviétique ne concernent pas seulement les communistes des pays où le prolétariat est au pouvoir, mais aussi ceux des pays capitalistes dont la tâche est de préparer et d'organiser le renversement de la bourgeoisie – comment, en effet, le prolétariat pourrait-il se préparer à exercer sa dictature sur la bourgeoisie, à toutes les étapes de la révolution et dans tous les domaines, sans étudier l'expérience historique mondiale de la dictature du prolétariat, et en particulier les leçons que l'on peut et doit tirer de la tragédie que constitue la restauration du capitalisme dans le premier État socialiste dans le monde? Ajoutons que les leçons tirées de l'expérience soviétique, ne sont pas, seulement valables pour demain, quand le prolétariat sera au pouvoir, mais ont dès aujourd'hui une importante portée pratique: comment, s'ils ne comprennent pas que la lutte de lignes dans le parti est le reflet de la lutte des classes dans la société, les communistes pourraient-ils, en effet, mener consciemment dans leurs rangs la lutte contre toutes les idées non prolétariennes afin de conserver au parti son caractère d'avant-garde consciente et organisée du prolétariat? Comment, encore, s'ils ne comprennent pas que la bureaucratie est une maladie qui ronge les organisations révolutionnaires, les communistes pourraient-ils prendre les mesures propres à en prévenir l'apparition et à la supprimer? Et ainsi de suite. Il est donc clair que l'appréciation portée sur l'expérience de la révolution et de la dictature du prolétariat et les leçons qu'on en tire ne peuvent manquer d'influer profondément sur le développement du mouvement marxiste-léniniste et des forces de la révolution.

C'est la raison pour laquelle l'ouvrage du professeur Bettelheim sur Les luttes de classes en URSS mérite une attention vigilante. En effet, s'il faut en croire la jaquette du livre, on serait en présence «d'une entreprise remarquablement inédite» d'où surgit «une vision radicalement renouvelée de la Révolution russe et de ses effets proches et lointains», fruit de «la première analyse marxiste d'ensemble de l'histoire et des réalités soviétiques». Il y a là véritablement de quoi impressionner. Mais pas plus qu'elle n'a besoin, de publicité tapageuse, la science ne saurait admettre la moindre crédulité. Aussi est-il nécessaire de soumettre à un examen critique sévère mais mesuré l'ensemble des textes consacrés par Bettelheim à la Révolution russe. Le but de cet examen critique est de démontrer que «la vision radicalement renouvelée de la Révolution russe.» que nous présente Bettelheim est une révision du point de vue marxiste-léniniste sur la Révolution d'octobre. Bien plus, c'est, en réalité, une remise à jour des «arguments» de théoriciens, anti-marxistes depuis longtemps rejetés par le Mouvement Communiste International. Dès lors, rien d'étonnant à ce qu'en bien des points, et non des moindres, les thèses de Bettelheim se rencontrent et se conjoignent avec la «critique» des révisionnistes modernes et de la social-démocratie rénovée.

Pourtant, le lecteur ne trouvera pas ici une critique exhaustive et détaillée, point par point, de l'analyse de Bettelheim non plus qu'un bilan historique complet et définitif de l'expérience de l'URSS. Il y a à cela plusieurs raisons que je crois nécessaire d'indiquer.

Les marxistes-léninistes, à la fois contre les révisionnistes modernes et contre les trotskistes de toutes nuances, ont toujours affirmé que Staline, bien qu'il ait commis de graves erreurs, fut un grand révolutionnaire prolétarien et que l'URSS, tant qu'il fut à sa tête, suivit la voie de la révolution et du socialisme. C'est là une réponse de principe qui tranche le problème quant à l'essentiel. Mais elle ne dispense pas bien évidemment, de poursuivre le bilan de l'expérience historique de la dictature du prolétariat, en URSS et d'apprécier sur cette base le rôle de Staline – ce qui exige une enquête historique approfondie. Seuls l'essor de la lutte révolutionnaire du prolétariat et des peuples d'URSS et le rétablissement de la dictature du prolétariat anéantie par les révisionnistes, créeront les conditions d'une telle enquête, sans laquelle on ne peut disposer des éléments d'une réponse définitive. C'est pourquoi les camarades chinois ont déclaré: «La question de Staline est une grande question d'importance mondiale [...] Il est à prévoir qu'une conclusion définitive ne puisse lui être donnée en ce siècle.»121

A cela également une autre raison: ce n'est que sur la base de l'expérience pratique accumulée que l'on peut rejeter les idées erronées, car la théorie ne peut se développer que sur la base de la pratique, pour répondre aux questions mises en avant par la pratique et doit être vérifiée par elle. Aussi, les erreurs de Staline ne peuvent être reconnues et critiquées à fond que sur la base du développement plus avant de la pratique de la révolution et de l'édification socialiste dans les pays qui sont restés fidèles au marxisme-léninisme et de la généralisation théorique que l'on peut faire de cette grande pratique révolutionnaire. Les camarades chinois et albanais ont, à plusieurs reprises, déclaré qu'il incombe aux partis prolétariens qui sont au pouvoir d'élaborer une expérience complète et systématique de la manière de prévenir et combattre l'apparition du révisionnisme et la restauration du capitalisme. (Cf. notamment la déclaration conjointe sino-albanaise de 1966, citée plus loin.) La GRCP en Chine et le mouvement de révolutionnarisation idéologique en Albanie constituent à cet égard des expériences précieuses et ont enrichi le patrimoine du marxisme-léninisme, mais l'expérience de chaque pays socialiste pris à part est toujours partielle et unilatérale. Aussi tant que ce problème n'aura pas reçu une solution relativement complète et systématique, et c'est ce problème que Staline, faute d'expérience et en raison de graves erreurs idéologiques, n'a pas été en mesure de résoudre, aucune réponse définitive ne pourra être apportée à la question de Staline et, ce qui est plus – important, aucun bilan complet et définitif de l'expérience de la dictature du prolétariat en URSS ne pourra être fait. Ce qui ne signifie pas que l'on doit être en mesure de donner une réponse définitive à cette question pour entreprendre le bilan de l'expérience soviétique: ce bilan doit être approfondi graduellement, la connaissance progressant en spirale et devenant de plus en plus concrète.

Dans le présent travail, je me suis limité, pour l'essentiel, à mettre à jour et à critiquer les fondements théoriques des analyses de Bettelheim. Ce n'est, en effet, que si on utilise les principes du marxisme-léninisme pour analyser la pratique de la révolution et de l'édification socialiste que l'on peut faire un bilan correct de l'expérience historique de la dictature du prolétariat dans le monde et poser correctement les problèmes de la théorie et de la pratique de la poursuite de la révolution sous le socialisme. S'écarter de ces principes ne peut conduire qu'à travestir la réalité objective et à déformer du même coup les enseignements que l'on doit tirer de l'expérience historique. Aussi est-il impossible d'avancer dans l'élaboration d'un véritable bilan de l'expérience soviétique sans déblayer le terrain de toutes, les ordures qui ont été accumulées depuis de nombreuses années par les opportunistes de tout acabit. En effet, coin-ment tracer un bilan correct de l'expérience soviétique, si l'on ne repousse pas avec la dernière énergie les théories qui posent que la Révolution russe n'est jamais sortie de son étape démocratique; ou encore que la transformation des, rapports de production n'a pas pour point de départ et pour base la transformation du système de propriété? Tolérer de telles théories, c'est s'interdire de comprendre comment de nouveaux éléments bourgeois sont apparus en URSS et sont parvenus à y restaurer le capitalisme. Je me suis donc attaché ici à rétablir les principes marxistes-léninistes et l'appréciation marxiste-léniniste sur la Révolution d'octobre. On ne trouvera donc d'éléments d'analyse historique que pour autant qu'ils sont indispensables à la critique des thèses de Bettelheim.

Il a paru indispensable à Bettelheim d'expliquer au lecteur pourquoi il a écrit Les luttes de classes en URSS: ce qui l'a conduit à consacrer une importante partie de l'Avant Propos à exposer les raisons qui rendent nécessaire l'étude«des rapports sociaux aujourd'hui dominants en URSS et des conditions de leur constitution». Aider le prolétariat et les peuples d'URSS dans le combat difficile qu'ils mènent pour renverser la dictature des nouveaux tzars du Kremlin et rétablir la dictature du prolétariat? A aucun moment Bettelheim n'invoque une semblable raison. Du reste, il n'y a, entre communistes, d'aide réciproque et de soutien mutuel que sur la base du marxisme-léninisme et de l'internationalisme prolétarien et à condition qu'ils luttent pour mener; à bien, dans leurs pays respectifs, les tâches de la révolution. Apporter sa contribution au combat que mènent les marxistes-léninistes et le prolétariat de France contre le révisionnisme moderne, dont le centre mondial est le groupe dirigeant du PCUS, et le social-impérialisme soviétique qui est, avec l'impérialisme américain, le rempart de la réaction mondiale, le gendarme international et l'ennemi commun – des peuples du monde entier? Pas davantage. Préparer les conditions de la création, d'un véritable parti communiste dans notre pays? De cette tâche de combat qu'il appartient à tous les marxistes-léninistes authentiques de prendre en main, pas, un mot.

Tout autres sont les raisons de Bettelheim. La première est ainsi énoncée: «L'analyse de ce qui s'est passé et de ce qui se passe en URSS revêt une importance toute particulière pour les militants et les sympathisants des partis révisionnistes. Ceux-ci sont en effet idéologiquement «paralysées» par leur incapacité à comprendre le, passé de l'Union Soviétique, donc aussi son présent.»122 D'évidence, Bettelheim commet là une double erreur: d'une part il se trompe de cible en concentrant le feu de sa critique non sur le «présent» révisionniste et social-impérialiste de l'URSS mais sur son «passé» révolutionnaire et internationaliste; d'autre part, ce n'est pas, parce qu'ils continuent de penser que l'URSS sous Lénine et Staline était un pays socialiste de dictature du prolétariat que les militants et sympathisants des partis révisionnistes ne peuvent accepter l'idée que l'URSS de Khrouchtchev-Brejnev est une superpuissance impérialiste. Enfin, et c'est un point qui mérite d'être souligné, il ne s'agit pas de «paralysie idéologique» mais de soumission sur tous les plans au révisionnisme moderne.*

* A titre d'exemple, le cas d'un vieil ouvrier sympathisant de longue date du PCF qui déclare: «autrefois, c'était clair [il a toujours soutenu Staline], maintenant est «embrouillé», «on n'y comprend plus rien». Bien que n'ayant jamais adhéré au PCF, il avait la photographie de Staline dans sa chambre. Et de s'interroger: «Pourquoi maintenant Staline est-il moins que rien, un bourreau?» Attitude significative et qui n'est pas unique; ce qui fait son importance, c'est qu'elle témoigne à la fois de l'attachement à F¦uvre et à la personne de Staline et de la prise de conscience encore confuse des changements survenus en URSS depuis sa mort.123 Ce qu'il convient aussi de souligner, C'est que cet attachement est d'autant plus remarquable que les révisionnistes du PCF, depuis près de vingt ans, dénigrent systématiquement Staline et la révolution socialiste en URSS.

La deuxième raison énoncée par Bettelheim est que: «Un des aspects essentiels de la lutte idéologique pour le socialisme est toujours constitué par la lutte contre l'économisme.»124 En dépit de sa tournure très révolutionnaire, cette phrase n'appelle pas à mener une lutte implacable et de tous les instants contre le révisionnisme moderne mais confond sous la commune étiquette «d'économisme» le stalinisme et le révisionnisme; du premier il nous assure qu'il est «lourd du legs économiste de la Seconde Internationale»,125 et du second qu'il est dominé par la problématique des forces productives.126 Affirmant qu'il n'y a pas rupture mais continuité entre Staline et Khrouchtchev, Bettelheim nie ainsi que ce qui est juste constitue l'aspect essentiel dans l'activité de Staline, les erreurs n'occupant que la seconde place, et que lorsqu'il s'agit de reconnaître et de critiquer correctement les erreurs de Staline pour les surmonter, on doit considérer ce qui fut l'essentiel dans sa vie, sauvegarder le marxisme-léninisme qu'il a défendu et développé. Il détourne ainsi les militants de la lutte révolutionnaire nécessaire et on ne peut plus opportune contre le révisionnisme moderne au nom de l'antistalinisme.

Rien de surprenant, dès lors, à ce que Bettelheim définisse ainsi l'objectif qui était le sien en écrivant Les luttes de classes en URSS: «L'analyse de la réalité soviétique, de son passé et de soit présent, n'est qu'un élément pouvant favoriser une clarification idéologique, donc contribuer indirectement à faire sortir le mouvement ouvrier, et plus particulièrement le marxisme sclérosé qui domine aujourd'hui dam une grande partie du monde, du cercle dans lequel il semble enfermé.»127 Nous avons déjà vu que cette conception du révisionnisme et de la lutte anti-révisionniste ne peut que conduire à renforcer l'influence du révisionnisme au sein de la classe ouvrière et du mouvement révolutionnaire. Mon intention n'est pas de revenir sur cette question, mais de mettre à jour la conception du rôle de la théorie révolutionnaire et des théoriciens marxistes qu'implique l'objectif que s'est assigné Bettelheim.

Si le mouvement ouvrier révolutionnaire dans les pays capitalistes et impérialistes se trouve encore actuellement au stade de la réorganisation des rangs et de l'accumulation des forces, c'est précisément, et Bettelheim ne semble pas en avoir pleinement conscience, du fait de la trahison de la clique khroutchchévienne, du déferlement du révisionnisme dans le mouvement communiste et ouvrier international et de la division de la classe ouvrière qui en a résulté. C'est pourquoi la lutte contre le révisionnisme moderne, qui a pour centre la direction, du PCUS, a été et demeure une condition indispensable au triomphe de la révolution socialiste et à l'instauration de la dictature du prolétariat.

Il est à peine besoin de, marquer qu'il est tout à fait vain de prétendre lutter contre le révisionnisme moderne sans le détruire sur les plans théorique et politique. C'est ce qui fait toute l'importance de «l'analyse de la réalité soviétique, de son passé et de son présent», et impose aux marxistes-léninistes de faire le bilan de l'expérience de la révolution et de l'édification socialiste en URSS, d'expliquer scientifiquement le processus par lequel les révisionnistes se sont emparés de la direction du Parti et de l'État soviétique, le capitalisme a été restauré complètement, le pays des soviets est devenu une superpuissance impérialiste à l'égal des USA avec 1esquels elle, rivalise pour l'hégémonie mondiale, de comprendre les particularités qui font du social-impérialisme une superpuissance impérialiste extrêmement dangereuse ainsi que la portée du grand changement qui s'est opéré dans la situation internationale avec l'apparition du social-impérialisme et l'affirmation de sa politique expansionniste et agressive, et de percer à jour et de démasquer le contenu réel, bourgeois, contre-révolutionnaire, des théories et de la démagogie qui servent aux maîtres du Kremlin à tromper là vigilance de la classe ouvrière, l'endormir et paralyser son énergie révolutionnaire.

Ce n'est que sur cette base solide qu'il est possible de développer la conscience politique du prolétariat, et de l'arracher à l'influence du révisionnisme. Or, loin de concevoir avec netteté les tâches qu'il faut accomplir pour répondre aux exigences de la lutte révolutionnaire du prolétariat, Bettelheim en définissant l'analyse de la réalité soviétique comme une «contribution indirecte» au développement du mouvement ouvrier restreint à l'avance l'envergure du travail théorique – ce qui, qu'il le veuille ou non, cela n'y, fait absolument rien, ne peut qu'aboutir au maintien et au renforcement de l'influence de l'idéologie révisionniste. Bettelheim semble se figurer que le mouvement ouvrier, stimulé par l'aggravation de la crise du capitalisme et l'exemple positif de la construction du socialisme en Chine, est par lui-même capable de se soustraire à l'influence du révisionnisme. C'est là une erreur profonde qui a pour fondement le culte de la spontanéité, et qui ne peut manquer d'avoir de graves conséquences étant données que, depuis de nombreuses années, le mouvement marxiste-léniniste français est caractérisé par le manque de préparation théorique et le refus ou l'incapacité à mener une lutte résolue et systématique (et non pas superficielle et sous la pression des événements) contre le révisionnisme, et de ce fait le travail théorique retarde cruellement sur les exigences de la situation. Dans un pareil moment, définir le travail théorique comme une «contribution indirecte» c'est pratiquement détourner notre mouvement de ses tâches les plus impérieuses et le tirer en arrière.

De manière générale, affirmer que le travail théorique n'est qu'une «contribution indirecte» à la lutte révolutionnaire du prolétariat, ce n'est pas comprendre l'importance fondamentale du travail sur le front théorique. En effet, la théorie a pour but de résoudre les problèmes de la révolution «en interprétant correctement les questions pratiques qui se posent au cours de l'histoire et de la révolution [...], en donnant des explications scientifiques et des éclaircissements théoriques sur les questions économiques, politiques, militaires et culturelles [du pays]».128 Sans résoudre théoriquement les problèmes pratiques de la révolution dans chaque pays et dans le monde, la révolution est condamnée à errer éternellement dans les ténèbres et à subir de graves revers. Et cela parce qu'il est impossible de faire avancer la cause de la révolution sans donner une solution appropriée aux questions les plus importantes de la stratégie et de la tactique du parti marxiste – et, dans la période actuelle, alors que la dénonciation du révisionnisme moderne est une tâche impérieuse pour tous les communistes et la lutte contre le social-impérialisme une composante essentielle du combat révolutionnaire, la dénonciation du révisionnisme et la lutte contre le social-impérialisme sont indéniablement de celles-là. C'est la raison pour laquelle Lénine, dans Que Faire?, expliquant que sans théorie révolutionnaire il n'y a pas de mouvement révolutionnaire, soulignait que dans La guerre des paysans: «Engels reconnaît à la grande lutte de la social-démocratie non plus deux formes (politique et économique),mais trois, en mettant sur le même plan la lutte théorique»129 et rappelait que Engels estimait d'ailleurs que «la force invincible du mouvement allemand résidait dans cette attaque concentrique». De fait, en définissant le travail théorique comme une «contribution indirecte», Bettelheim rabaisse le rôle de la théorie révolutionnaire et n'affirme pas la nécessité pour les communistes d'une haute conscience dans le travail théorique. Plus encore, il nie que la lutte sur le front théorique est partie intégrante de la lutte révolutionnaire du prolétariat. En substance, la position de Bettelheim consiste à affirmer que la théorie est indépendante de la lutte de classes et que les intellectuels révolutionnaires sont indépendants à l'égard du prolétariat, de sa lutte et de son parti.

Expliquant la genèse de son livre, Bettelheim déclare «Si je me suis senti en droit d'aborder les problèmes de l'Union Soviétique, c'est que j'étudie ce pays depuis bientôt quarante ans et que je pense que tout ce qui le concerne a une importance et une portée mondiales.»130 Et d'énumérer la longue liste des ouvrages qu'il a consacrés à l'URSS et aux problèmes de la transition socialiste depuis 1939. Il n'est pas indifférent de relever que la quasi-totalité des travaux du professeur Bettelheim a vu le jour dans le cadre universitaire et, depuis la guerre, dans le silence feutré de la VI Section de l'École Pratique des Hautes Études où il est directeur d'Études. La phrase ronflante sur «l'importance et la portée mondiales de tout ce qui concerne l'URSS» est dépourvue de contenu concret et n'a pas grande signification: des millions d'hommes et de femmes, aujourd'hui comme hier, pensent la même chose et cela sans distinction d'opinions politiques. L'essentiel est de savoir quelle attitude ceux qui estiment que «tout ce qui concerne l'URSS a une importance et une portée mondiale» ont adoptée hier face à l'URSS socialiste de Lénine et de Staline, et quelle position ils prennent aujourd'hui face à l'URSS social-impérialiste de Brejnev. De la même manière, l'autorité d'un théoricien ne se mesure pas au nombre de livres publiés. Ce qui importe c'est la position, le point de vue et la méthode auxquels on s'en tient pour examiner et résoudre les problèmes. L'analyse qui a été faite dans la première partie de ce livre («D'un opportunisme à l'autre») de l'itinéraire idéologique de Bettelheim a montré que son hostilité à l'URSS socialiste et au marxisme ne s'est jamais démentie. Bettelheim n'ayant pas procédé à l'autocritique nécessaire de ses positions antérieures, le bilan de l'expérience historique de la dictature du prolétariat qu'il présente dans Les luttes de classes en URSS et d'autres écrits ne peut être qu'en rupture complète avec le marxisme-léninisme..

L'appréciation du rôle de Staline et de l'expérience historique de la dictature du prolétariat en URSS est une importante question de principe sur laquelle marxistes-léninistes et révisionnistes s'affrontent depuis le XX Congrès du PCUS où Khrouchtchev répudia totalement Staline sous prétexte de «lutte contre le culte de la personnalité».

Au fond, lés communistes, les prolétaires et les peuples révolutionnaires du monde entier ont toujours porté la même appréciation sur l'expérience de la dictature du prolétariat en URSS: la voie suivie par le prolétariat soviétique, dans ce qu'elle avait d'universel et de juste, est aussi celle que doivent suivre les prolétaires de tous les pays pour remporter la victoire. Seuls les ennemis du communisme et, à leur suite, les révisionnistes anciens et modernes ont pris et prennent le contre-pied de cette juste position révolutionnaire.

Les communistes du monde entier ont toujours été unanimes à affirmer que, dans l'expérience de la révolution socialiste en URSS, ce qui est juste constitue l'essentiel, les erreurs n'occupant qu'une place secondaire. Les traits positifs essentiels de la révolution socialiste en URSS sont les suivants:

– Sous la direction du parti communiste, ayant Lénine, puis Staline à sa tête, le peuple soviétique a mené contre tous les ennemis, de l'intérieur et de l'extérieur, une lutte résolue qui permit de défendre et de consolider le premier État socialiste dans le monde.

– Le parti communiste et le peuple soviétique sous la direction de Staline ont persévéré dans la ligne léniniste de l'industrialisation socialiste et de la collectivisation agricole, et remporté de grands succès dans la révolution et l'édification socialiste.

– Le parti communiste de l'Union Soviétique, sous la direction de Lénine puis de Staline, a défendu et développé le marxisme-léninisme dans la lutte contre les opportunistes de droite et de «gauche» au sein du parti et du Mouvement Communiste International.

– Le parti communiste et le gouvernement soviétique, sous la direction de Lénine puis de Staline, ont appliqué une politique extérieure qui, dans l'ensemble, fut conforme à l'internationalisme prolétarien et ont apporté une aide immense à la lutte révolutionnaire des prolétaires, peuples et nations opprimés; de monde.

– Le parti communiste, le peuple et l'armée de l'Union Soviétique, avec Staline à leur tête, ont mené un combat des plus acharnés et des plus héroïques, remportant une victoire grandiose dans la guerre antifasciste et apporté ainsi une contribution, impérissable au progrès de la révolution mondiale.

Il est vrai que la direction du parti communiste de l'Union Soviétique, avec Staline à sa tête, a aussi commis des erreurs. Certaines erreurs commises par Staline pendant la dernière période de sa vie ont dégénéré en erreurs graves, de longue durée et de portée nationale, et n'ont pu être rectifiées à temps parce que, dans une certaine mesure et jusqu'à un certain point, il s'était, isolé des masses. et avait dérogé aux principes du centralisme démocratique du parti et de État. N'ayant pas une compréhension correcte, des lois de la – lutte, des classes après, là transformation pour... l'essentiel des rapports, de propriété, Staline et la direction du parti ont mis uniquement – l'accent sur l'unité de la société socialiste, ont négligé les contradictions au sein de celle-ci, ne se sont pas appuyés résolument sur la classe ouvrière et les larges masses dans la lutte contre les forces capitalistes, ont, considéré que la possibilité de restauration du capitalisme provenait uniquement de l'attaque armée de l'impérialisme international, n'ont pas prêté toute l'attention voulue à la révolution dans le domaine de la superstructure et au perfectionnement continu des rapports de production socialistes et ont pris diverses mesures qui aboutirent à l'élargissement du droit bourgeois, contribuant, ainsi, à l'extension du terrain favorable à l'apparition de nouveaux éléments bourgeois. Mais les erreurs de Staline sont secondaires: tant qu'il dirigea le parti et État soviétiques, il maintint fermement la dictature du prolétariat et l'orientation socialiste. La tragédie de Staline et d'autres dirigeants bolcheviks c'est d'avoir cru, alors même qu'ils commettaient des erreurs, que leurs actes étaient nécessaires pour défendre les intérêts de la classe ouvrière et du peuple travailleur contre les attaques de l'ennemi. Ces erreurs ont des origines sociales et historiques, et relèvent surtout de l'idéologie et de la connaissance. Certaines auraient pu être évitées tandis que d'autres étaient difficilement évitables, en l'absence de tout précédent dans l'exercice de, la dictature du prolétariat auquel les bolcheviks pussent se référer. A ce sujet, les camarades Chou En-lai et Mehmet Shehou ont indiqué dans la déclaration conjointe sino-albanaise de mai 1966 que «pour les pays socialistes, une expérience complète et systématique reste encore à acquérir sur la façon de prévenir l'apparition du révisionnisme et la restauration du capitalisme et d'assurer le passage graduel au communisme.»131

La question de Staline est une question de principe d'importance majeure qui concerne les communistes du monde entier. A propos de l'appréciation à porter sur Staline et de l'attitude à adopter à son égard, il ne s'agit pas seulement de porter un jugement sur, sa personne, mais, ce qui est plus important, de faire le bilan de l'expérience historique de la dictature du prolétariat en URSS. Aussi bien la vie et l'œuvre de Staline que l'expérience de la révolution en URSS doivent faire l'objet, d'une analyse complète, objective et scientifique, en recourant à la méthode du matérialisme historique et en représentant l'histoire telle qu'elle est.

A l'égard des dirigeants qui ont commis des erreurs, il faut adopter le concept «un se divise en deux». Il faut envisager à la fois leurs erreurs et leurs mérites. Attaquer un seul point sans tenir compte de l'ensemble, saisir uniquement les erreurs, les exagérer à plaisir et condamner totalement ceux qui les ont commises est une attitude métaphysique contraire à la dialectique.

Dans l'entretien organisé par la revue Promesse sur son livre: Les luttes de classes en URSS, Bettelheim déclare: «Fondamentalement, au cours de la période 1917-1923, et immédiatement après, Staline représente un léniniste.»132 Déclaration passablement hypocrite quand on sait que dans Les luttes de classes en URSS, Bettelheim a déformé sans vergogne les positions réelles de Staline, a exagéré la portée des divergences qui l'ont opposé à Lénine à certains moments, en a fait le leader, d'une opposition de droite à la politique léniniste et le représentant des intérêts de la bourgeoisie au sein du parti. De plus, le texte cité plus haut suggère que dans les années qui suivirent la mort de Lénine, précisément à partir du «grand tournant», Staline a abandonné le léninisme et est devenu le porte-parole d'un «marxisme simplifié» que rien ne sépare fondamentalement du révisionnisme moderne, alors même que jusqu'à sa mort Staline a toujours maintenu l'orientation socialiste et n'a cessé de lutter contre la bourgeoisie et le révisionnisme, même si cette lutte n'a pas été exempte d'erreurs, de défauts et d'insuffisances. Ainsi en isolant et en exagérant les erreurs de Staline, Bettelheim nie qu'il fut un grand révolutionnaire prolétarien et un grand marxiste-léniniste.

De même lorsqu'ils analysent l'expérience de la révolution et de l'édification socialiste en URSS, les communistes ne doivent pas inverser le principal et le secondaire, concentrer toute leur attention sur le secondaire et négliger l'essentiel. Ils doivent également veiller à tracer une claire ligne de démarcation entre eux-mêmes et tous les ennemis du communisme. Or, Bettelheim procède tout autrement. Il n'hésite pas à reprendre les plus ignobles mensonges des trotskistes et des révisionnistes modernes et concentré tout son attention sur les erreurs, les insuffisances et les échecs de, la révolution et de l'édification socialiste en URSS. Partant de l'idée – juste – que l'URSS a aujourd'hui complètement dégénéré en pays capitaliste, et cela depuis déjà de nombreuses années, Bettelheim affirme que cette dégénérescence était inévitable et voit dans la période 1917-1953 «une transition capitaliste spécifique», niant ainsi que l'URSS fut, sous Lénine et Staline, un État socialiste de dictature du prolétariat.

La critique de Bettelheim est erronée tant d'un point de vue de principe que du point de vue de la méthode. Elle est fondée sur l'idéalisme historique et déforme grossièrement l'histoire. En répudiant totalement Staline et en rejetant l'expérience de la révolution et de l'édification socialiste en URSS, Bettelheim rejoint le camp des révisionnistes et des trotskistes. En niant que l'URSS fut un pays socialiste de dictature du prolétariat, en niant la portée internationale de l'expérience de la révolution et de l'édification socialiste en URSS, Bettelheim s'oppose, en réalité, à la révolution prolétarienne et au socialisme.

Ayant confondu la ligne prolétarienne et la ligne bourgeoise dans la même condamnation et sentencieusement affirmé que l'une comme l'autre ne pouvaient qu'aboutira la reprise du pouvoir par la bourgeoisie, Bettelheim, en parfait philistin, déclare hypocritement – «on ne refait pas l'histoire».133 Il ne s'agit pas de faire ou de ne pas refaire l'histoire, mais de faire le bilan de l'expérience historique en partant de la position, du point de vue et de la méthode du marxisme-léninisme. Or, Bettelheim sous prétexte de réévaluation critique du passé rejette l'expérience soviétique «au nom» de l'expérience chinoise, attaque le parti bolchevik «à partir» des positions du PCC, liquide Staline en cherchant des «arguments» chez Mao Tsétoung. C'est là une déformation grossière du principe méthodologique énoncé par Marx dans l'Introduction à la Critique de l'économie politique: «L'anatomie de l'homme est la clé de l'anatomie du singe». Ce principe, qui a une portée générale, signifie que le présent éclaire rétrospectivement le passé, mais n'autorise pas à oublier que, pour le marxisme-léninisme, tout est dans les conditions concrètes. Au contraire, Bettelheim, sous prétexte d'analyser l'expérience soviétique à la lumière de l'expérience chinoise, juge et condamne la première au nom de la seconde, sans comprendre que la méthode dialectique interdit qu on traduise les hommes et les choses d'une époque devant le tribunal d'une autre dont ils ne sont pas justiciables. La sagesse populaire veut que l'on ne demande pas des prunes à un pommier – le marxisme-léninisme ne pense pas autrement. La pensée dialectique ne sépare pas l'exposé des faits de leur examen critique, mais chez Bettelheim le «possible» n'a pas de contenu historique concret: c'est une adjonction venue du dehors d'histoire. Au lieu de faire le bilan objectif, complet des,,expériences et positives et négatives de l'URSS et de défendre la voie fondamentale qu'a suivie le prolétariat soviétique pour monter à l'assaut des forces et des habitudes de la vieille société, Bettelheim fait la théorie de ce qui a manqué, à la Révolution russe pour réussir. Et la leçon tient en peu de mots: le parti bolchevik n'a pas vu que Lénine annonçait à l'automne 1921 l'esquisse de ce que sera plus tard la ligne politique du PCC!134 Ne tenant pas compte des conditions concrètes et opposant abstraitement les deux «modèles» du socialisme, Bettelheim explique l'histoire qui aurait pu se faire et non l'histoire qui s'est faite. (Dans Chine et URSS il écrit: «on imagine qu'auraient pu se développer des conditions politiques différentes».135) Ce faisant, il détruit ce qui est l'essence même de la théorie révolutionnaire: le bilan de l'expérience historique des luttes révolutionnaires. La théorie et la pratique du marxisme-léninisme connaissent un processus de développement ininterrompu, et la tentative métaphysique de Bettelheim vise à liquider une étape antérieure au nom du progrès réalisé à l'étape suivante. A pousser cette «logique» jusqu'au bout, il faudrait dire que les communards ont suivi une voie bourgeoise parce qu'ils ne mar-chèrent pas immédiatement sur Versailles, ne s'emparèrent pas de la Banque de France et furent vaincus par Thiers. Le point de vue «supérieur» de Bettelheim apparaît ainsi pour ce qu'il est – la justification de la liquidation de l'expérience du prolétariat.

Dans l'analyse. des luttes de classes en URSS, Bettelheim viole le principe essentiel de la théorie marxiste-léniniste de la connaissance: la liaison de la théorie et de la pratique. Ce qui le conduit à substituer l'abstraction spéculative à l'analyse concrète.

Dans Réformons notre étude, Mao Tsétoung définit l'attitude marxiste-léniniste dans l'étude comme «la recherche de la vérité dans les faits», attitude qui exige que l'on parte «des faits tels qu'ils existent objectivement» et pour cela que l'on recueille minutieusement les matériaux et, à la lumière des principes généraux du marxisme-léninisme, que l'on en tire des conclusions justes».136 Or, Bettelheim, prenant le contre-pied des enseignements du marxisme-léninisme sur la méthode de pensée et de travail, n'a pas procédé à l'ample travail de recherche, d'enquête et d'étude sans le quer il n'ait pas d'analyse concrète,* se bornant à choisir quelques exemples et à les arranger à sa fantaisie.

* A titre d'exemples, rappelons que lors qui l'écrivit Le Capital Marx consulta plus de 1500 ouvrages et que Lénine dépouilla plus de 500 ouvrages pour préparer la rédaction de son étude sur «Le développement du capitalisme en Russie».

La documentation dont on peut actuellement disposer en Occident est inévitablement très limitée, et le sera encore très longtemps. Ce qui ne peut qu'engager à la prudence condition élémentaire que Bettelheim ne respecte pas. Bien plus, la documentation qu'il utilise souffre d'une extraordinaire pauvreté. Il suffit, pour le constater, d'étudier la bibliographie. Une fois éliminés les classiques du marxisme-léninisme et les ouvrages de Bettelheim, ne figurent plus à la bibliographie présentée par Bettelheim que, 76 ouvrages et articles, dont un grand nombre sont tout à fait marginaux par rapport à l'objet du livre (ainsi la Sibérie, les Alliés, Koltchak de J.K. Gins, ou Gierek face aux grévistes de Szczecin) ou ne sont pas utilisés directement par l'auteur – soit, au total, plus d'un tiers des titres. Mais la bibliographie réelle est encore plus étroite. Pour l'essentiel, Bettelheim se borne à résumer, quant tout simplement il ne recopie pas sans vergogne, les livres de C.H. Carr sur la Révolution bolchevique, et à les compléter en s'appuyant sur L. Schapiro (Le parti communiste de l'Union Soviétique), P. Broué (Le parti bolchevik), M. Liebman (Le léninisme sous Lénine), M. Lewin (Le dernier combat de Lénine).

On est également en droit de s'interroger sur la qualité de la documentation utilisée. Bettelheim n'hésite pas à s'appuyer sur des «documents» qui ont vu le jour pendant la campagne menée en URSS au début des années soixante contre le «culte de la personnalité», portés à la connaissance du public occidental par le pamphlet anticommuniste de R. Medvedev: Le stalinisme, ce qui amène Bettelheim à. reprendre à son compte des mensonges ignobles sur la personne et l'œuvre de Staline. L'essentiel de l'analyse sur les transformations subies par le parti bolchevik est empruntée à l'histoire du parti bolchevik due à P. Broué, ouvrage qui repose sur l'absence de connaissance directe des sources et qui n'est qu'un digest des légendes trotskistes sur la dégénérescence bureaucratique du parti et de État soviétique. Et ce ne sont là que quelques exemples.

Ajoutons que sont également portés sur la bibliographie les principaux journaux et périodiques soviétiques (10 sont indiqués), les comptes rendus des Congrès et Conférences du Parti ainsi que les résolutions et décisions du PCUS: cela représente, une masse documentaire considérable et:d'une grande richesse exigeant un dépouillement systématique. Or, lorsqu'ils sont cités par Bettelheim, ils ne le sont qu'à travers des extraits qu'en donnent Carr et d'autres auteurs bourgeois. De ce fait, en reprenant à son compte le choix de citations d'un Carr ou d'un Schapiro, Bettelheim ne retient des résolutions d'un congrès, par exemple, que ce qu'ils ont bien voulu en retenir eux-mêmes. Et ce choix n'est pas innocent. Au contraire, il reflète toujours un point de vue déterminé. Ainsi, à travers les citations, c'est l'analyse même de la Révolution russe des auteurs bourgeois sur les,quels il s'appuie que, consciemment ou inconsciemment, peu importe, il fait sienne.

Dans de telles conditions il n'est pas surprenant que certains chapitres des Luttes de classes soient dépourvus de toute base documentaire. Ainsi, par exemple, celui sur l'Armée rouge, qui est tout entier rédigé à partir du seul recueil des articles et ordres du jour de Trotski.

Cette absence de travail de recherche et d'enquête et de connaissance directe des sources n'est pas fortuite: elle est le résultat de l'idéalisme sur lequel Bettelheim fonde sa pensée et qui imprègne tous ses travaux. C'est ainsi qu'il clot les Remarques Théoriques que lui a inspirées l'essai de P.P. Rey sur l'articulation des modes de production par cette phrase on ne peut plus significative: «Telles sont, abstraction faite de l'analyse du mouvement concret de la lutte de classes (analyse en l'absence de laquelle aucune périodisation rigoureuse n'est possible), les principales étapes du procès de restauration de la bourgeoisie qui a eu lieu en URSS. Il reste évidemment à caractériser de façon plus précise la formation sociale soviétique actuelle..»137

Observons d'abord qu'il ne s'agit pas seulement de la plus ou moins grande rigueur dans la périodisation, de la plus ou moins grande précision dans la caractérisation de la formation soviétique. Tout simplement, il ne saurait y avoir d'analyse scientifique de la réalité soviétique qui fasse abstraction du mouvement concret de la lutte de classes. Bettelheim a oublié que «Le principe fondamental de la dialectique, c'est qu'il n'y a pas de vérité abstraite, et que toute vérité est concrète».138

En effet, le matérialisme dialectique considère que la vérité est la pensée qui reflète exactement le monde objectif, et que le caractère concret de la vérité est le reflet du caractère concret des réalités objectives. Toutes les réalités se trouvent entre elles dans des rapports de déterminations réciproques et complexes. C'est en vertu de la différence entre ces rapports qu'apparaît l'aspect spécifique des choses et des phénomènes – ce qui permet de déterminer leur nature spécifique. Ainsi donc, pour comprendre une chose dans sa nature spécifique, il faut la saisir à partir des rapports et des liaisons qui la caractérisent, et dans ces rapports mêmes. En faisant abstraction du mouvement concret de la lutte des classes, c'est-à-dire en ne partant pas de la réalité objective et en ne recueillant pas des matériaux abondants et détaillés, on ne peut tirer de conclusions correctes sur la périodisation du procès de développement de l'URSS et caractériser correctement la société soviétique actuelle. Sans analyse concrète, il n'y a pas de vérité scientifique – laquelle est toujours concrète.

Dans l'Avant-Propos aux Luttes de classes, Bettelheim définit la méthode qu'il a appliquée à l'analyse des réalités soviétiques:

«...Il fallait s'efforcer de rechercher, au-delà de l'histoire particulière de l'Union Soviétique, le mouvement général des contradictions dont cette particularité même était la forme d'existence; à elle seule, en effet, cette Particularité aurait pu paraître «accidentelle», «fortuite», et n'aurait précisément pas permis de tirer de ce qui s'est passé en URSS les leçons qu'il faut en tirer.

Le but visé était de parvenir à une connaissance suffisamment précise de l'histoire de l'Union Soviétique pour être en mesure d'écrire autre chose qu'une histoire de ce pays: faire des luttes de classes en URSS depuis la Révolution d'octobre une analyse de portée suffisamment universelle, bien que se présentant sous les traits spécifiques d'une histoire contemporaine de l'URSS.»139

Contrairement à ce qu'affirme Bettelheim, le particulier n'apparaît pas comme «accidentel» et «fortuit». En effet, si l'on fait apparaître les liens internes entre les événements et leur base sociale et économique, c'est-à-dire «l'enchaînement interne des causes dans le cours d'un développement»140 le particulier ne paraît pas accidentel ou fortuit. Qu'est-ce qui donne naissance au particulier? Le fait que chaque phénomène a son caractère spécifique. L'essence spécifique de chaque phénomène est, déterminée par les contradictions spécifiques qui lui sont inhérentes. Pour parvenir à la connaissance de l'essence spécifique d'un phénomène, il est nécessaire d'étudier chacune des contradictions qui le composent dans leurs liaisons mutuelles, les deux aspects de chaque contradiction et les étapes du processus de développement de chaque contradiction. C'est en cela que consiste l'analyse concrète d'une situation concrète et non en une narration événementielle et anecdotique – incapable d'aller au-delà de l'apparence des phénomènes. L'analyse concrète en permettant d'atteindre à la connaissance de l'essence spécifique d'un phénomène déterminé le fait apparaître comme nécessaire, et non comme accidentel et fortuit. Bettelheim ne comprend pas que l'universel existe dans le spécifique, et déforme le processus de la connaissance qui part toujours du particulier pour s'élever graduellement jusqu'à – atteindre au général. Ainsi que le précise Mao Tsétoung, «c'est seulement, après avoir étudié ce qu'il y a de spécifique dans la contradiction et pris connaissance de l'essence spécifique des choses particulières-qu'on peut atteindre à la pleine connaissance de l'universalité de la contradiction et de l'essence commune des choses».141 Or, la démarche de Bettelheim part, de l'idée«qu'une analyse concrète «n'aurait précisément pas permis de tirer de ce qui s'est passé en URSS les leçons qu'il faut en tirer», ce qui le conduit à se refuser à tout effort dans l'étude des choses concrètes, à ne pas étudier la relation entre l'universalité et le caractère spécifique de la contradiction, à considérer les vérités générales comme des choses qui tombent du ciel et à en faire des formules purement abstraites. La méthode suivie par Bettelheim ne consiste pas à faire une analyse concrète de la Révolution russe et à tirer les leçons universelles de cette expérience historique – leçons concernant l'existence des classes et de la lutte des classes pendant toute la période historique du socialisme – mais à élaborer «une analyse suffisamment universelle bien que se présentant sous les traits spécifiques d'une histoire particulière», autrement dit à habiller un schéma a priori de faits arbitrairement choisis, ou à faire des déductions abstraites à partir de matériaux insuffisants. Si Bettelheim est parvenu à éviter la déformation qui caractérise l'historiographie traditionnelle: la tendance descriptive et narrative, c'est pour tomber dans la généralisation superficielle et l'abstraction creuse et faire rentrer de force les faits dans un schéma imaginé dans sa tête. Ainsi a-t-il enfreint la recommandation qu'Engels faisait à Conrad Schmidt: «Notre conception de l'histoire est, avant tout, une directive pour l'étude, et non un levier servant à des constructions à la manière des hégéliens.»142

La méthode suivie par Bettelheim permet de débiter n'importe quoi sans tenir compte de la réalité objective. Cette méthode se caractérise par le recours aux affirmations sans preuves, à l'abstraction spéculative et à la manipulation des faits et des textes de Lénine.

Son aveuglement subjectif le conduit à reprendre à son compte bien des légendes antistaliniennes et à tenir pour démontrées des affirmations qu'aucun fait ne vient étayer. Ainsi en est-il, par exemple, de la démocratie dans le parti dont il affirme à plusieurs reprises qu'elle disparaît avec Lénine. A cela s'ajoute un ton péremptoire et une rhétorique de l'évidence fondée sur l'emploi massif de mots et de locutions (de fait, évidemment, on sait que, on verra que...) qui imposent une thèse, dispensent de toute démonstration et interdisent toute discussion ou critique.

Bettelheim comble les lacunes de la documentation et de la connaissance sur la façon dont les choses se sont effectivement produites par leur propre nécessité par une phraséologie d'apparence théorique où les notions de «procès objectifs», de «pratiques», de «tendre à».. jouent un rôle essentiel. Méthode de pensée qui rappelle singulièrement celle de l'école hégélienne: «Tout le legs de Hegel se bornait pour elle à une simple routine à l'aide de laquelle on construisait artificiellement chaque sujet, et à un registre de mots et de tournures qui n'avaient plus d'autre but que de se trouver là au bon moment, c'est-à-dire au moment où faisaient défaut les idées et les connaissances positives.»143

Enfin, Bettelheim manipule systématiquement les faits et les textes de Lénine. L'exemple le plus significatif de l'application de cette méthode est l'analyse du rôle joué par la Tcheka. Bettelheim écrit: «Pendant ces mêmes années [1917-1921], les immixtions de la Tcheka dans la vie intérieure du parti bolchevik sont exceptionnelles. Dans certains cas, cependant (en particulier vers la fin de cette période) [...], cette immixtion a été suffisamment forte pour provoquer des réactions de membres du parti et pour qu'au IX Congrès des Soviets (23-28 décembre 1921), un porte-parole bolchevik demande la réorganisation complète des organes de la Tcheka en vue «d'une limitation de leurs compétences et du renforcement des principes de la légalité révolutionnaire». La résolution où figurent ces termes est adoptée par le IXe Congrès des Soviets.»144

Il suffit de prendre connaissance dans son entier de l'extrait du discours de Smirnov que donne Carr dans La Révolution bolchevique et auquel se réfère Bettelheim pour constater que Smirnov ne vise pas l'immixtion (inexistante) de la Tcheka dans la vie du parti mais montre la nécessité d'adapter l'activité de la Tcheka aux conditions de la NEP. Voici le projet de résolution proposé par Smirnov et adopté par le Congrès, tel que le cite Carr: «Le Congrès des Soviets souligne le travail héroïque accompli par les organes de la Tcheka dans les moments les plus pénibles de la guerre civile et des immenses services qu'elle a rendu lorsqu'il s'agit de consolider et de défendre les conquêtes de la Révolution d'octobre contre les attaques du dedans et du dehors. Le Congrès considère que le renforcement actuel du pouvoir soviétique au-dedans comme au dehors rend possible de limiter l'activité de la Tcheka et de ses organes, en réservant aux organes judiciaires le soin de lutter contre les violations des lois des républiques soviétiques. En conséquence, le Congrès des Soviets charge le présidium du VTsIK de réviser au plus tôt les statuts de la Tcheka et de ses organes en vue de leur réorganisation, d'une limitation de leur compétence et du renforcement des principes de légalité révolutionnaires.»145

Toujours à propos de l'immixtion de la Tcheka dans la vie du parti, Bettelheim écrit: «... au lendemain du Xe Congrès du PC(b)R, la Tcheka puis la GPU participent directement et officiellement à l'activité des commissions de contrôle du parti: on assiste à l'immixtion croissante dans la vie du parti bolchevik, d'un organe de répression [...].»146

Dans un document du Congrès concernant le travail des commissions de contrôle, on peut lire: «Nous avons coordonné notre travail avec des organismes qui, par la nature de leur activité, sont en contact étroit avec la commission de contrôle: ce sont les organismes judiciaires et ceux de la GPU... Des membres du parti sont de temps en temps traduits devant les tribunaux ou tombent entre les mains de la GPU. Dans ce but, nous avons établi un contact avec le Tribunal suprême qui nous informe chaque fois qu'un camarade est accusé devant un tribunal... De même avec la GPU. Nous avons réglé l'affaire de telle façon que nous avons notre propre enquêteur dans la GPU et, chaque fois que vient une affaire concernant un communiste, il la conduit en tant qu'enquêteur de la commission de contrôle.»147

Ce n'est pas les organes de justice et de sécurité qui s'immiscent dans la vie du parti, mais les commissions de contrôle (centrale et locales) qui utilisent les dossiers de ces organes pour épurer plus efficacement le parti des éléments dégénérés qui s'y sont infiltrés. Du mois d'août 1921 au mois de mars 1922, 136,386 membres furent exclus du parti dont 2,590 pour carriérisme, ivrognerie, mode de vie bourgeois, etc. et 9 % pour corruption, extorsion, etc.148 C'est la présence de tels éléments dans le parti dont il est inévitable qu'ils tombent tôt ou tard dans les mains de la Justice ou de la GPU, qui impose aux commissions de contrôle de coordonner leur travail avec les organes de répression. Mais il ne s'agit pas de «participation directe» du GPU aux activités de la commission de contrôle.

Bettelheim conclut son analyse du «procès d'autonomisation» de la Tcheka en écrivant: «L'extension des activités de la GPU et le caractère arbitraire de ses décisions contribuent à créer un climat défavorable à la libre expression des opinions et au libre développement des initiatives. Au XI «Congrès du parti (27 mars - 2 avril 1922), le dernier auquel il ait participé, Lénine lui-même dénonce l'extension abusive des activités de la GPU.»149 C'est là une grossière déformation des directives de Lénine sur le travail des organes de répression. Depuis la fin de l'année 1921, Lénine insiste sur la nécessité pour les organes de répression de s'adapter aux conditions nouvelles de la NEP en transférant les compétences de la Tcheka en matière de délits économiques (marché noir, spéculation, prévarication) aux tribunaux et en renforçant la répression contre les activités contre-révolutionnaires de la bourgeoisie. Au IXe Congrès des Soviets tenu en décembre 1921, il insiste sur le premier aspect de cette nécessaire réorganisation;150 au XIe Congrès du parti, au contraire il souligne que la GPU doit «mettre l'exploiteur hors d'état de nuire, lui taper sur les doigts, le rogner» et doit «lé faire moins mollement qu'elle ne l'a fait jusqu'à ce jour».*151 Ainsi ce que Lénine reproche à la GPU ce n'est pas l'extension et le caractère arbitraire de ses activités, mais sa trop grande mollesse dans la répression des complots de la réaction russe et internationale. C'est en manipulant ainsi les faits et les textes que Bettelheim «démontre» «l'autonomisation croissante» de la Tcheka, puis de la GPU. Le cas de la Tcheka, pour être typique n'est pas unique; au contraire, c'est une illustration particulièrement éclairante de la méthode appliquée par Bettelheim à l'analyse de la réalité soviétique.

* La lettre que Lénine adresse à Kourski, commissaire du peuple à la justice, et datée du 20.2.1922, va dans le même sens.152

Au cours de l'entretien organisé par la revue Promesse sur Les luttes de classes en URSS, et auquel il participait aux côtés de J.L. Houdebine, M. Hussein et Ch. Bettelheim, Robert Liiihart, assistant de Bettelheim, a déclaré: «Ce qui est intéressant à faire, et je crois que c'est l'esprit du travail de Bettelheim, c'est de reconstituer les luttes de classes fondamentales auxquelles l'affrontement des plate-formes politiques, les théories, les prises de position, sont subordonnées: qu'est-ce qui s'est passé en Russie en 1917 – et dans les années qui ont précédé et suivi Octobre – entre les masses paysannes, les masses ouvrières, les couches intellectuelles, etc. Et là-dessus, aussi bizarre que cela puisse paraître, on a extrêmement peu de choses. Tout le monde connaît par le menu la moindre variation de la moindre fraction du parti bolchevik entre le IX et le Xe Congrès, mais l'état d'esprit des paysans de l'Ouzbékistan à la même époque, allez chercher parmi les spécialistes du bolchevisme ou de l'histoire soviétique, et vous m'étonnerez si vous en trouvez un qui soit au courant!»153 Je dois avouer que les propos de Linhart sont pour moi un sujet de profond étonnement. Il faut, en effet, un microscope bien puissant pour découvrir entre les lignes de l'ouvrage de Bettelheim «une reconstitution des luttes de classes fondamentales», et bien plus puissant encore pour y découvrir non pas «l'état d'esprit des paysans de l'Ouzbékistan», n'en demandons pas trop, mais celui des ouvriers de Petrograd ou de Moscou!

 

II

Conditions de l'Insurrection Armée

Soulèvement Paysan et Insurrection d'Octobre

Analysant le mûrissement des conditions de la révolution prolétarienne en Russie et indiquant la nécessité et la possibilité pour le prolétariat de prendre le pouvoir par l'insurrection armée, Bettelheim écrit: «La forme insurrectionnelle est imposée par le cours que la lutte de classes a suivi entre février et octobre 1917. D'une part, l'ampleur du soulèvement paysan témoigne désormais de la profondeur de la crise révolutionnaire dans laquelle le pays est entré. D'autre part, les caractéristiques de ce soulèvement font peser sur lui une grande menace d'écrasement. [...] Dans ces conditions, le maintien en place du gouvernement provisoire risque de conduire à la défaite des paysans et, par là-même, à celle de la révolution.»154 Et Bettelheim de citer à l'appui de son argumentation une phrase extraite d'un article de Lénine intitulé «la crise est mûre»: «Tolérer que [le] gouvernement... écrase le soulèvement paysan, c'est perdre toute la révolution...»155

Cette analyse révèle chez son auteur la plus incroyable confusion de pensée. En effet, l'auteur confond ici deux questions absolument distinctes: celle de la forme (pacifique ou violente) de la lutte révolutionnaire et celle du choix du moment de l'insurrection (la crise est-elle mûre?).

La «forme insurrectionnelle» de la lutte pour le pouvoir n'a pas été imposée par «l'ampleur du soulèvement paysan» et «la grave menace d'écrasement qui pèse sur lui». Autrement dit, l'insurrection armée n'a pas été rendue inévitable et nécessaire par la rupture de l'alliance de la paysannerie avec la bourgeoisie. La guerre civile (insurrection armée du prolétariat, contre-révolution bourgeoise) était devenue inévitable après la répression par le gouvernement bourgeois des manifestations des ouvriers et soldats des 3 et 4 juillet 1917. A la fin septembre – début octobre, la question qui se posait n'était pas celle du choix de la forme de lutte transmission pacifique du pouvoir aux soviets ou insurrection armée, car l'histoire a déjà tranché, mais celle du choix du moment: à ce moment-là, toutes les conditions d'une insurrection victorieuse étaient réunies. Et le soulèvement paysan comptait au nombre de ces conditions. Ne pas comprendre qu'il s'agissait du choix du «moment favorable» et non de celui des formes de lutte révolutionnaire, revient à croire que c'est la paysannerie qui a déterminé tout le cours de la révolution entre février et octobre, et non la lutte entre les deux classes fondamentales de la société capitaliste, le prolétariat et la bourgeoisie.* Pour Bettelheim «le cours de la lutte des classes entre février et octobre» qui «a imposé la forme insurrectionnelle» se réduit tout entier au soulèvement paysan,** c'est-à-dire à un mouvement révolutionnaire démocratique bourgeois dont le but est la destruction de la grande propriété foncière. Ce qui signifie que, selon Bettelheim, ce n'est pas la contradiction principale de la société russe, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie, qui a déterminé le développement de la révolution prolétarienne en Russie mais le mouvement des contradictions secondaires!

* Sur ce point, voir l'article de Lénine: «La Révolution russe et la guerre civile».156

** Ajoutons que le mouvement paysan ne s'est transformé en soulèvement de grande ampleur qu'après que la révolution ait achevé son cycle pacifique de développement, donc après que le parti bolchevik ait pris la décision d'orienter tout son travail vers la préparation de l'insurrection.

De la Transmission Pacifique de Tout le Pouvoir aux Soviets a l'Insurrection Armée

Dans les «Thèses d'Avril», Lénine affirmait que la période de la révolution bourgeoise était close, la bourgeoisie ayant pris le pouvoir, et que la révolution prolétarienne était désormais à l'ordre du jour, mais il n'appelait pas au renversement du gouvernement provisoire par une insurrection armée, comptant sur la transmission pacifique de tout le pouvoir aux soviets. Ce n'est qu'après la répression des manifestations de juillet que le parti bolchevik, en son VIe Congrès, tenu du 26 juillet au 4 août 1917, adopte une résolution présentée et défendue par Staline contre les critiques de Noguine et Boukharine, orientant tout le travail du parti vers la préparation et l'organisation de l'insurrection armée. Cette résolution se fondait sur l'analyse faite par Lénine de la situation de la Révolution russe: «Le 4 juillet marque un tournant. L'instabilité du pouvoir a pris fin. Le pouvoir ne peut plus désormais être pris pacifiquement.»157 Pourquoi les possibilités de développement pacifique étaient elles épuisées après les journées de juillet? A cette question, Lénine et Staline ont donné une réponse très claire: la guerre civile entre le prolétariat et la bourgeoisie est devenue inévitable du fait de la croissance du mouvement révolutionnaire des ouvriers et des soldats, et du regroupement des forces de la contre-révolution bourgeoise qui prend alors le visage menaçant du bonapartisme. Dans une polémique avec le menchevik Martov, Lénine résumait ainsi la situation: «Après le 4 juillet, le passage du pouvoir aux soviets est devenu impossible sans guerre civile, car le pouvoir est passé les 4-5 juillet, à la clique militaire bonapartiste soutenue par les Cadets et les Cent-Noirs.»158

Après le renversement exceptionnellement rapide et facile du régime tzariste, la situation en Russie est caractérisée par les traits suivants:

– L'appareil de contrainte (armée, police, justice, bureaucratie) sur lequel s'appuyait le tzar a été brisé en février par les actions révolutionnaires des ouvriers et soldats: «Les capitalistes anglo-français et russes voulaient «seulement» déposer ou «intimider» Nicolas II, et laisser intacte la vieille machine d'État, la police, l'armée, la bureaucratie. Les ouvriers sont allés plus loin et l'ont démolie. Plus exactement, ils ont commencé à la démolir.»159

Ce qui fait que le gouvernement provisoire qui tient son pouvoir des soldats et ouvriers en armes n'exerce ni ne peut exercer sur eux aucune contrainte: «La situation actuelle est caractérisée par l'absence de contrainte exercée sur les hommes.»160

– De tous les États belligérants, la Russie est sans doute le plus libre: alors que tous les autres pays capitalistes vivent sous un régime de dictature militaire et que les libertés démocratiques y ont été supprimées, la population jouit en Russie du maximum de possibilités légales: «...l'attitude d'aveugle crédulité envers le gouvernement des capitalistes est en ce moment l'un des principaux obstacles à la fin rapide de la guerre! [...].

[C'est là] la particularité qui distingue nettement la Russie de tous les autres pays capitalistes d'Occident et de toutes les autres républiques capitalistes démocratiques. Car on ne peut dire dans ces pays que la crédulité aveugle des masses soit la cause principale de la continuation de la guerre. Les masses y sont prises actuellement dans l'étau de fer de la discipline militaire, et celle-ci est d'autant plus sévère que la république est plus démocratique, car le pouvoir y repose sur «la volonté du peuple». Cette discipline n'existe pas en Russie du fait de la révolution. Les masses élisent librement leurs représentants aux soviets, chose que t'on ne peut en ce moment observer nulle part au monde.»161 Cette liberté se manifeste notamment, ainsi que l'indique Lénine, par le fait que les soviets sont librement élus: ce qui permet à la lutte des partis de se déployer largement et offre au parti bolchevik la possibilité de lutter pour conquérir la majorité dans les soviets.

– En raison du degré insuffisant de conscience des masses des ouvriers et soldats, la révolution a donné le pouvoir à la bourgeoisie, si bien que coexistent deux pouvoirs, les soviets des députés ouvriers et soldats et le gouvernement provisoire, lequel ne doit son existence qu'à la crédulité et à l'aveuglement des masses et s'appuie sur les soviets, avant tout sur celui de Petrograd, avec lesquels existe un accord «formel et de fait».

«Le soviet des députés soldats et ouvriers de Petrograd qui, tout porte à le croire, jouit de la confiance de la majorité des soviets locaux, remet volontairement le pouvoir État à la bourgeoisie et à son gouvernement provisoire, cède volontairement te pas à ce dernier après avoir conclu un accord avec lui pour le soutenir, et se borne au râle d'observateur veillant à la convocation de l'Assemblée Constituante [...].

Cette situation extrêmement originale a donné lieu à un enchevêtrement, à un amalgame de deux dictatures: la dictature de la bourgeoisie [...] et la dictature du prolétariat et de la paysannerie (le Soviet des députés ouvriers et soldats).

Il ne fait aucun doute que cet «enchevêtrement» ne peut durer longtemps. Il ne saurait exister deux pouvoirs dans un État. L'un des deux doit disparaître, et d'ores et déjà toute la bourgeoisie russe s'attache de toutes ses forces, par tous les moyens et en tous lieux, à éliminer et à affaiblir, à réduire à néant les Soviets des députés soldats et ouvriers, à assurer le pouvoir unique de la bourgeoisie.»162

Cette situation originale a déterminé la tactique du parti bolchevik – tactique que Lénine a défini dans les termes suivants: «...toute tentative de prendre le pouvoir serait une aventure ou du blanquisme […], tant que l'appui de la majorité du peuple fera défaut.

La Russie jouit à l'heure actuelle d'une telle liberté que la composition des Soviets des députés ouvriers et soldats reflète la volonté de la majorité; aussi le parti du prolétariat doit-il, s'il veut s'acheminer vers le pouvoir sérieusement, et non à la façon des blanquistes, lutter pour assurer son influence au sein des Soviets.»163

De février à juillet, les bolcheviks ont fait un intense travail de propagande et d'agitation pour faire pénétrer dans les masses le mot d'ordre «tout le pouvoir aux soviets» et les aider à s'affranchir sur la base de leur propre expérience de l'influence des partis conciliateurs (mencheviks et socialistes-révolutionnaires), et parvenir ainsi à isoler ces partis. Cependant, après l'échec des manifestations de juillet, la situation s'étant complètement modifiée, le parti bolchevik a renoncé à cette tactique et s'est orienté vers la préparation de l'insurrection armée.

La répression brutale qui s'est abattue sur les manifestations d'ouvriers et soldats de Petrograd et sur le parti bolchevik en juillet 1917 a révélé une nouvelle corrélation des forces des classes en lutte: face à la montée du mouvement révolutionnaire des ouvriers et des soldats et à la croissance de l'influence du parti bolchevik, les partis démocratiques petits-bourgeois sont passés de la conciliation avec la bourgeoisie au ralliement avec armes et bagages au camp des ennemis de la révolution et, sous le manteau du gouvernement provisoire et avec la complaisance manifeste de ce dernier, la bourgeoisie est parvenue à regrouper ses forces derrière la clique militariste du Grand Quartier Général et à réorganiser ses détachements spéciaux d'hommes armés.

Le mouvement des 3-4 juillet a été la dernière tentative de pousser, au moyen de manifestations pacifiques, les soviets à prendre tout le pouvoir dans leurs mains. A compter de ces journées, en demandant la mise en jugement de Lénine et d'autres dirigeants bolcheviks, en appelant à la répression contre le parti bolchevik, en abandonnant leur programme de réformes et en soutenant la reprise de l'offensive sur le front, les soviets dominés par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires ont complètement capitulé devant les exigences de la contre-révolution et se sont subordonnés totalement au gouvernement provisoire dans lequel les cadets s'étaient assurés l'hégémonie. L'offensive de la contre-révolution, commencée en juin, s'est affirmée au cours de l'été: toutes les libertés démocratiques ont été brutalement supprimées, la peine de mort rétablie sur le front, des conseils de guerre institués pour réprimer les soldats révolutionnaires, la censure militaire rétablie, des journaux interdits, la garde rouge désarmée, les troupes révolutionnaires envoyées sur le front, des troupes sûres rappelées du front et stationnées dans les deux capitales (voir Staline, oeuvres, t. III «Nous exigeons»). En même temps, le gouvernement provisoire s'est efforcé de sauvegarder l'unité de l'armée qui craquait sur toutes les coutures en créant des détachements recrutés sur la base du volontariat, bien équipés et bien nourris, complètement indépendants des soviets, prêtant serment d'obéissance à leurs officiers, dont la mission était de désarmer les unités révolutionnaires de l'armée, de disperser les manifestations révolutionnaires et de mettre à sac les sièges des organisations ouvrières; en mettant sur pied des bataillons de soldats décorés de la Croix de Saint-Georges pour faits de guerre, des bataillons de femmes et des formations nationales bourgeoises, ainsi qu'en s'appliquant surtout à conserver les cadres officiers et à maintenir son emprise sur les élèves officiers. De plus, le gouvernement s'appuyait sur les cosaques et armait les couches de la population sur lesquelles il pensait pouvoir compter (employés de banque, étudiants, prisonniers évadés...). Le Grand Quartier Général, foyer de tous les complots de la contre-révolution, préparait la guerre civile et la dictature militaire.

Ainsi les journées de juillet ont mis en lumière que le pouvoir de la position instable qu'il occupait depuis la Révolution de février avait nettement tourné à droite: au double pouvoir du gouvernement provisoire et des soviets succéda le pouvoir unique de la bourgeoisie. En conséquence, toutes les possibilités d'un développement pacifique de la révolution avaient disparu et le prolétariat ne pouvait plus mener en avant la révolution qu'après avoir arraché par la force le pouvoir des mains de la bourgeoisie et brisé son appareil État. Affirmer que c'est le développement du seul soulèvement paysan qui a imposé l'insurrection armée, c'est ne pas comprendre qu'après les journées de juillet la corrélation des forces avait nettement changé et que la transmission pacifique de tout le pouvoir aux soviets était désormais impossible. De deux choses l'une, ou bien Bettelheim n'a pas rejeté complètement l'idée d'un développement pacifique de la révolution, ou bien il n'a pas médité suffisamment son analyse.

Comparant la situation à la fin de septembre à celle qui prévalait pendant les journées de juillet, Lénine indiquait les conditions nouvelles qui faisaient que le prolétariat était désormais assuré de la victoire: «Nous avons avec nous la majorité de la classe qui est l'avant-garde de la révolution [...].

Nous avons avec nous la majorité du peuple car le départ de Tchernov est le signe le plus visible et le plus concret que la paysannerie ne recevra pas la terre du bloc des mencheviks et des socialistes révolutionnaires [...]. C'est là le point essentiel, celui qui donne à la révolution son caractère national.

Nous avons pour nous l'avantage d'une situation où le parti connaît sûrement son chemin en face des hésitations inouïes de tout l'impérialisme et de tout le bloc des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires.

Nous avons pour nous une victoire assurée, car le peuple est désormais au bord du désespoir, et nous donnons à tout le peuple une perspective claire...».164 Ainsi, ce qui faisait l'importance du soulèvement paysan,* c'est que le prolétariat n'était plus isolé et que la province ne marcherait pas contre Petrograd. A la fin de septembre, la bourgeoisie avait perdu ses réserves essentielles dans la masse du peuple: la paysannerie et le prolétariat disposaient de ce fait d'une supériorité de forces écrasantes. Laisser passer ce moment, c'était perdre la révolution – en effet, tolérer l'écrasement du soulèvement paysan revenait à condamner le prolétariat à un «solo funèbre». Ainsi, l'essor du mouvement paysan rendait possible l'insurrection armée et la menace qui pesait sur lui obligeait à ne pas en différer plus longtemps la date.

* Ce qui autorise Lénine à parler de soulèvement, c'est la multiplication des occupations et des pillages de propriétés seigneuriales:

Mai Juin Juillet Août Septembre
154 114 387 440 958

La Situation Internationale de la Révolution Russe et Ses Taches Internationalistes

En affirmant que c'est le seul essor du mouvement révolutionnaire paysan qui a déterminé la possibilité et la nécessité de l'insurrection armée, Bettelheim isole arbitrairement des symptômes de la crise révolutionnaire en même temps qu'il déforme la position de Lénine et du parti bolchevik.

Dans la résolution qu'il a soumise à l'approbation du Comité Central du Parti, le 10 octobre, Lénine a donné l'analyse la plus complète des conditions qui mettaient l'insurrection à l'ordre du jour: «Le Comité Central reconnaît que la situation internationale de la Révolution russe (la muniterie de la flotte en Allemagne, manifestation extrême de la croissance de la révolution socialiste mondiale dans toute l'Europe; et, par ailleurs, la menace de voir la paix impérialiste étouffer la révolution en Russie), – de même que la situation militaire (décision indubitable de la bourgeoisie russe et de Kerenski et consorts, de livrer Petrograd aux Allemands) [...] – tout cela, lié au soulèvement paysan et au changement d'attitude du peuple qui fait confiance à notre parti (élections de Moscou) et enfin la préparation manifeste d'une nouvelle aventure Kornilov – tout cela met l'insurrection armée à l'ordre du jour.»165 Dans un article intitulé: «La crise est mûre», il indiquait que, s'ils attendaient la réunion du Congrès des Soviets, les bolcheviks trahiraient la cause du prolétariat, l'internationalisme prolétarien, le mouvement révolutionnaire de la paysannerie et la démocratie.166 Dans son analyse Lénine insistait particulièrement sur deux aspects essentiels de la situation de la Révolution russe: la Révolution allemande et le soulèvement paysan. Pourquoi cette insistance particulière? Dans le mouvement révolutionnaire russe, personne ne contestait que le prolétariat russe était prêt à engager la lutte pour le pouvoir – il en avait fait la preuve pendant les journées de juillet. Mais les mencheviks et les socialistes révolutionnaires aussi bien que les opportunistes au sein du parti bolchevik (Préobrajenski, Zaletski, Noguine) objectaient que le prolétariat se trouvait isolé de ses réserves essentielles – aussi bien sur le plan national qu'international. Dans ses écrits de la période de préparation d'Octobre, Lénine a pulvérisé les arguments des adversaires de la prise du pouvoir par le prolétariat au moyen de l'insurrection en établissant le plan de disposition des principales forces de la révolution (force fondamentale: le prolétariat, réserve immédiate – la paysannerie pauvre, réserve probable – le prolétariat des pays européens), en analysant la situation de la Révolution russe et en montrant que toutes les conditions d'une insurrection victorieuse étaient désormais réunies. Bettelheim, déformant la position de Lénine et du parti bolchevik,* non seulement n'a retenu qu'un seul des symptômes de la maturation de la crise révolutionnaire, le soulèvement paysan, et a négligé tous les autres, mais encore, en faisant totalement abstraction de la situation internationale de la Révolution russe (dont Lénine a indiqué l'importance dans les termes les plus nets: «Nous sommes au seuil de la révolution prolétarienne mondiale.»167), isole le prolétariat russe d'une de ses réserves fondamentales: le prolétariat européen et. en particulier allemand, et passe sous silence les tâches internationalistes du prolétariat russe à l'égard du prolétariat allemand.

* C'est, en substance, la même analyse que R. Linhart développe dans Lénine, les paysans, Taylor. A une nuance près: Linhart énumère les autres facteurs qui se conjoignent au soulèvement paysan (p. 31) pour déterminer la nécessité de la prise du pouvoir par les bolcheviks. Mais une lacune de taille: la Révolution allemande, à laquelle pourtant Lénine accordait autant d'importance qu'au soulèvement paysan: «Les bolcheviks [... ], doivent prendre le pouvoir sur le champ. Ce faisant, ils sauvent la révolution mondiale ils sauvent la Révolution russe.» (t. 26, p. 138.)

Le Prolétariat et la Révolution d'Octobre

Lorsque le prolétariat russe a renversé le gouvernement provisoire par l'insurrection armée et a pris tout le pouvoir dans ses mains, ce n'est pas seulement, ainsi que le soutient Bettelheim, parce que «le maintien en place du gouvernement provisoire risque de conduire à la défaite des paysans» et dans la perspective de borner son activité au cadre acceptable pour la petite bourgeoisie, mais afin de réaliser ses propres objectifs de classe – la transformation socialiste de toute la société. Le VIe Congrès du parti bolchevik lorsqu'il a'indiqué, sur la base d'une profonde analyse de la situation, qu'une nouvelle disposition des forces de classes mettait à l'ordre du jour la question de la prise du pouvoir par la classe la plus révolutionnaire, le prolétariat, a démontré que la profondeur de la crise économique qui ruinait les fondements mêmes de la vie économique nationale, l'organisation des plus larges masses du prolétariat dans des organisations de classe et le développement des Soviets de députés ouvriers et paysans ne pouvaient manquer d'entraîner «la pénétration de la révolution dans la sphère de la production», «l'immixtion des masses ouvrières dans la vie économique» et faire ressortir «l'urgence d'une série de mesures pratiquement venues à maturité et visant au socialisme» (Staline). En considérant que lorsque le prolétariat marche avec la paysannerie contre la bourgeoisie ce n'est pas une révolution socialiste, Bettelheim énonce en fait un point de vue très proche de celui défendu par Kamenev à la Conférence d'Avril et par Boukharine au VIe Congrès, point de vue fermement critiqué par Staline dans son rapport politique:

«Quelle est la perspective du camarade Boukharine? Son analyse est fausse à sa base même. Selon lui, dans la première étape, nous marchons à la révolution paysanne. Or elle ne peut pas ne pas se rencontrer, ne pas coïncider avec la révolution ouvrière. Il n'est pas possible que la classe ouvrière, avant-garde de la révolution, ne lutte pas en même temps pour ses propres revendications. C'est pourquoi j'estime que le camarade Boukharine n'a pas médité soit schéma.»168

Poussant son raisonnement jusqu'au bout, Bettelheim nie non seulement qu'en octobre le prolétariat a lutté pour réaliser ses propres objectifs de classe, mais encore jusqu'à l'existence même d'un puissant mouvement révolutionnaire de masse du prolétariat industriel. C'est ainsi qu'expliquant la nécessité où se trouvaient les bolcheviks d'agir vite pour, ne pas laisser passer le moment favorable à l'organisation de l'insurrection armée, Bettelheim écrit: «Il ne peut être question d'attendre ni que le futur Congrès des Soviets délibère «pacifiquement», ni qu'un mouvement de masse se développe dans les villes».169 Bettelheim «enrichit» ici l'analyse faite par Lénine et les bolcheviks de la situation de la Révolution russe: en effet, s'il est vrai que Lénine n'a cessé 4 ans les semaines qui ont précédé la Révolution d'octobre de marteler qu'«Attendre le Congrès des Soviets, c'est faire preuve d'un formalisme puéril et déshonorant, c'est trahir la révolution»,170 par contre c'est une absurdité manifeste que de prétendre que Lénine recommandait aux bolcheviks de «ne pas attendre qu'un mouvement de masse se développe dans les villes» pour la double raison que sans mouvement révolutionnaire des ouvriers dans les villes (et notamment dans les deux capitales) il ne pouvait être question de révolution victorieuse (et même de révolution tout court) et que la lutte révolutionnaire du prolétariat industriel, débarrassé des illusions conciliatrices, avait connu un essor fantastique depuis les journées de juillet.

Pour montrer toute la fausseté de l'analyse de Bettelheim, il est indispensable de rappeler quelques vérités historiques élémentaires.* A partir de l'été, en réponse à l'offensive de la bourgeoisie, une puissante vagues de grèves déferla sur tous les centres industriels du pays, ne cessant de s'étendre, entraînant des masses toujours nouvelles de travailleurs, gagnant les endroits les plus reculés, ceux mêmes que n'avait pu atteindre la vague la plus haute du mouvement gréviste pendant la révolution de 1905. Toutes les corporations ouvrières entrèrent en lutte à la suite des métallurgistes de Petrograd: travailleurs du textile, des cuirs et peaux, du livre, des mines, des chemins de fer... Le mouvement, après le putsch de Kornilov, se distingua par un degré plus élevé d'organisation – l'esprit d'organisation allant de pair. avec une haute conscience politique et une profonde solidarité de classe. Ce qui est tout à fait remarquable, c'est, que ces luttes étaient caractérisées non seulement par leur acharnement et leur caractère prolongé, mais aussi par l'adoption de nouvelles formes de combat: destitution des administrateurs, occupation des usines, prise en main de la gestion par les ouvriers. Le mouvement ouvrier, dans toute cette période, a revêtu manifestement le caractère d'une lutte révolutionnaire déclarée. Le signe le plus évident de cette maturation de la conscience révolutionnaire des ouvriers fut le processus rapide de bolchevisation des soviets, des comités d'usine et autres organisations ouvrières, les masses ouvrières se libérant rapidement des illusions conciliatrices après l'écrasement des Manifestations de juillet et acceptant les mots d'ordre, les objectifs et la ligne fondamentale du parti bolchevik.** De tous les coins du pays affluaient des résolutions exigeant la remise du pouvoir aux soviets et posant le problème de l'intervention dans la sphère économique sous la forme du contrôle ouvrier. Ainsi, en octobre, la crise avait atteint son point culminant et le prolétariat était prêt à se battre jusqu'au bout sous la direction de son parti révolutionnaire pour renverser le gouvernement provisoire, convaincu qu'il n'y avait pas d'autre issue à la crise que la victoire complète de la contre-révolution, ou bien celle de la révolution prolétarienne armée. Sans ce puissant «mouvement de masse dans les villes», mouvement qu'il ne pouvait être question d'attendre puisqu'il était là, parler de victoire de l'insurrection armée, et même de révolution prolétarienne tout court, n'aurait été de la part des bolcheviks que paroles en l'air!

* Sur la nouvelle vague du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière entre juillet et octobre 1917, on peut se reporter au chapitre 1 du tome 2 de Histoire de la Révolution russe, préparée sous la direction de Gorki, Molotov, Vorochilov, Kirov, Jdanov et Staline.

** Aux pages 63 et 64 de son livre, Bettelheim étudie rapidement le processus de bolchevisation des soviets et comités d'usines. Toutefois cette analyse est complètement idéaliste parce qu'elle sépare la pénétration des mots d'ordre du parti bolchevik dans les masses du développement du mouvement pratique des masses ouvrières, alors même que le parti bolchevik a toujours estimé que les masses ne pouvaient se convaincre de la justesse de sa ligne que par leur propre expérience et qu'il a toujours lié la lutte économique et la lutte politique et les revendications immédiates aux objectifs à long terme.

Soutenir que le parti bolchevik ne pouvait attendre et n'a pu attendre pour déclencher l'insurrection armée l'essor d'un mouvement de masse dans les villes, alors même qu'existait un puissant mouvement révolutionnaire de masse du prolétariat industriel posant la question du pouvoir et se plaçant sous la direction des bolcheviks, c'est affirmer en fait que l'insurrection armée ne doit pas être organisée et préparée, que l'insurrection n'est pas un art, qu'elle est le résultat de l'action spontanée des masses, c'est affirmer du même coup que la Révolution d'octobre ne fut pas l'œuvre du prolétariat organisé et dirigé par son parti communiste mais un putsch et que le pouvoir issu de l'insurrection ne fut pas la dictature de la classe mais du parti. Bettelheim en revient ainsi à l'interprétation trotskiste classique qui voit dans la Révolution d'octobre un «coup État» et dans la dictature du prolétariat la dictature du seul parti bolchevik. Les traits essentiels de l'analyse faite par Bettelheim des conditions du mûrissement de la crise révolutionnaire et de la prise du pouvoir par le prolétariat sont les suivants:

– Ce n'est pas le développement de la contradiction principale qui oppose le prolétariat et la bourgeoisie, mais la lutte de la paysannerie pour la terre qui a rendu nécessaire l'insurrection armée.

– Le prolétariat russe était isolé d'une de ses réserves principales: le prolétariat des pays d'Europe Occidentale, et n'a pas pris le pouvoir pour venir en aide à la Révolution allemande commençante.

– Le prolétariat n'a pris le pouvoir que pour soutenir et protéger le mouvement démocratique de la paysannerie et non aussi et principalement pour réaliser ses propres objectifs de classe.

– L'insurrection armée a eu lieu en l'absence d'un mouvement révolutionnaire de masse du prolétariat industriel des villes et fut l'oeuvre du seul parti bolchevik.

La conclusion s'impose immanquablement: la Révolution d'octobre n'a pas eu le caractère d'une révolution prolétarienne mais d'une révolution démocratique bourgeoise.

 

III

Entrelacement des Procès Démocratique et Prolétarien et Caractère de la Révolution Russe

Alliance Avec la Paysannerie Dans son Ensemble – Ou Avec la Seule Paysannerie Pauvre?

Analysant la tentative faite par les bolcheviks au cours de l'été 1918 de créer des comités de paysans pauvres et de passer de la révolution démocratique à la révolution socialiste à la campagne, Bettelheim écrit: «...le parti bolchevik et le gouvernement soviétique tentent de rompre avec la politique suivie jusque là à l'égard de la paysannerie, politique qui traitait celle-ci «dans son ensemble» comme une alliée «indifférenciée» du prolétariat, une alliée au sein de laquelle les différences de classe sont encore secondaires et qui lutte pour accomplir ses propres tâches: la révolution agraire démocratique.»171

Le fait que l'achèvement de la révolution démocratique bourgeoise s'échelonne sur toute une période après octobre et que dès l'instant où le prolétariat conduit jusqu'au bout la révolution démocratique, toute la paysannerie ne pouvait pas ne pas sympathiser avec les bolcheviks, ce fait ne modifie en rien la thèse fondamentale énoncée par Lénine dans sa polémique contre Kautsky selon laquelle le prolétariat a préparé l'insurrection et vaincu en octobre avec la paysannerie pauvre, a renversé le pouvoir de la bourgeoisie et instauré la dictature du prolétariat (dont une des tâches était d'achever la révolution bourgeoise) en commun avec la paysannerie pauvre, en combattant la résistance des koulaks (paysans eux aussi) et en neutralisant les hésitations de la paysannerie moyenne.

Dans son analyse, Bettelheim restaure les conceptions qui étaient celles de Kamenev dans la période d'avril mai 1917. Il résulte de son analyse que les bolcheviks envisageaient la paysannerie «dans son ensemble», comme «une alliée indifférenciée» et ne se fixaient pas comme objectif la séparation de la paysannerie pauvre d'avec les paysans aisés; que les bolcheviks dans la période de la préparation d'octobre n'avaient pas remplacé l'ancien mot d'ordre de «dictature du prolétariat et de la paysannerie» par celui de «dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre»; que les bolcheviks n'ont pas mené une lutte acharnée contre les hésitations de la paysannerie moyenne dans les soviets et sur le front et contre les partis conciliateurs qui emboîtaient le pas à la contre-révolution; que Kamenev avait raison lorsqu'il défendait, contre Lénine, l'ancien mot d'ordre de «dictature du prolétariat et de la paysannerie». Tout comme Kamenev, Bettelheim nie la scission entre la paysannerie pauvre et la paysannerie aisée, la paysannerie pauvre étant attirée vers le prolétariat et la paysannerie aisée suivant le gouvernement provisoire. C'est sur ce fait nouveau et non sur la communauté d'intérêts du prolétariat et de la paysannerie dans son ensemble que Lénine a fondé le programme agraire du parti dans la période de préparation d'octobre. *

* Cf. «Les Thèses d'Avril», «Discours à la Conférence de Petrograd», «Lettres sur la tactique».172 Notamment dans ce dernier texte on peut lire:

«Je formule sans détours et avec précision le programme agraire en tenant compte d'un fait nouveau: l'approfondissement du fossé entre les ouvriers agricoles et les, paysans pauvres d'une part, et les paysans patrons, d'autre part.» Cf. aussi le 1er Congrès des députés paysans de Russie.173

Il est juste de dire que le prolétariat a pris le pouvoir avec le soutien de la paysannerie dans son ensemble, toute-fois la paysannerie dans son ensemble a soutenu les bolcheviks que dans la mesure où ils achevaient la révolution démocratique. Mais l'essentiel dans la Révolution d'octobre n'a pas été l'achèvement de la révolution bourgeoise mais le renversement de la bourgeoisie. Pour démontrer le contraire, Bettelheim escamote une des questions les plus importantes de la Révolution d'octobre: celle de la guerre et de la paix. Et dans la question de la sortie de la Russie de la guerre impérialiste, le prolétariat n'a pas obtenu le soutien de l'ensemble de la paysannerie, mais a dû combattre l'hostilité des paysans riches, partisans de la continuation de la guerre aux côtés de l'Entente, et les hésitations des paysans moyens, gagnés par le chauvinisme.

Analysant la politique d'alliance suivie par le parti bolchevik pendant la guerre civile, politique marquée par l'orientation vers la paysannerie moyenne, Bettelheim écrit:

«La tentative du parti bolchevik de constituer des comites de paysans pauvres n'est suivie que par une minorité non représentative de cette classe. Reconnaissant ce fait, le parti bolchevik en conclut qu'il serait dangereux de persévérer dans la même voie en particulier au moment où l'offensive des gardes blancs et des interventionnistes s'accentue et rend indispensable la consolidation de l'alliance du prolétariat avec l'ensemble de la paysannerie.»174

Loin de reconnaître l'échec des comités de paysans pauvres, Lénine estime au VIIIe Congrès du Parti, en mars 1919, qu'ils ont réussi dans ce qui était leur mission essentielle:

«La première étape a été la prise du pouvoir à la ville [...]. La seconde étape [...] a été la différenciation des éléments prolétariens et semi-prolétariens à la campagne, leur réunion au prolétariat des villes en vue de lutter contre la bourgeoisie rurale. Cette étape a été également franchie dans ses grandes lignes. Les organisations que nous avions formées à cet effet, au début, les comités de paysans pauvres, se sont consolidées au point que nous avons jugé possible de les remplacer par des Soviets régulièrement élus, c'est-à-dire de réorganiser les Soviets ruraux de façon qu'ils deviennent des organismes de domination de classe, des organes du pouvoir prolétarien à la campagne.»175 Certes les conditions n'étaient pas mûres pour passer à la transformation socialiste des campagnes, mais les paysans pauvres se sont séparés des koulaks et ont appuyé le prolétariat dans «la guerre pour le blé», permettant ainsi au pouvoir soviétique de résoudre avec succès la question du ravitaillement des villes et de l'armée de la politique des comités de paysans pauvres fut aussi un des éléments qui rendirent possible le passage à l'orientation vers la paysannerie moyenne.

La guerre civile n'a pas mis à l'ordre du jour «la consolidation de l'alliance du prolétariat avec l'ensemble de la paysannerie» mais le passage de la politique d'alliance avec la paysannerie pauvre et de neutralisation du paysan moyen à celle d'appui sur la paysannerie pauvre et d'alliance solide avec le paysan moyen.* Dans les deux cas, la politique d'alliance avec la paysannerie implique une lutte résolue contre les koulaks.** Encore une fois, Bettelheim oublie un détail et ce détail est de taille: la lutte contre les koulaks. Quant à l'orientation vers le paysan moyen elle n'a été possible que lorsque le pouvoir prolétarien fut consolidé et que le paysan moyen se fut convaincu que la bourgeoisie avait été définitivement renversée.

* Cf. Lénine. Rapport au VIII Congrès du Parti.176 La question de l'hégémonisme du prolétariat dans la révolution socialiste et les problèmes de l'alliance ouvriers-paysans aux différentes étapes de la révolution sont examinés – en détail sur le plan théorique dans le second tome de ce livre.

** Cf. Lénine: «Les précieux aveux de Pitirim Sorokine»,177 et Programme du VIII Congrès du, PC(b)R.178

Caractère de la Tache Principale de la Révolution Russe: Bourgeois ou Prolétarien?

Cette analyse erronée des rapports de classes à la campagne et de la politique agraire du parti bolchevik implique que, pour Bettelheim, le prolétariat n'a combattu pendant la guerre civile que pour défendre les conquêtes de la révolution démocratique à la campagne (la confiscation de la grande propriété foncière). C'est d'ailleurs ce qu'il déclare tout à fait explicitement:

«Or, ce qui caractérise l'étape à laquelle se trouve la Révolution russe [au cours des années 1917-23], c'est que sa tâche principale est encore de nature démocratique. Il s'agit avant tout pour le prolétariat au pouvoir d'aider les masses paysannes dans la lutte contre les gardes blancs, c'est-à-dire contre les propriétaires fonciers...»179

Cette idée est radicalement erronée: pendant la guerre civile comme en octobre, la tâche principale de la révolution n'est pas de nature démocratique mais prolétarienne: en octobre, il s'agissait pour le prolétariat de renverser, la bourgeoisie et d'instaurer sa dictature ; pendant la guerre civile, il s'agissait pour lui de défendre l'existence même de sa dictature menacée par la contre-révolution bourgeoise et l'intervention de quatorze puissances étrangères. Dans les deux cas, les tâches démocratiques étaient secondaires, et leur accomplissement subordonné à la réalisation des objectifs prolétariens de la révolution. De la même manière que la confiscation de la grande propriété foncière ne pouvait être opérée qu'après le renversement de la bourgeoisie par le prolétariat, la restauration de cette même grande propriété ne pouvait être évitée qu'en maintenant le pouvoir prolétarien. Gardes blancs et interventionnistes n'avaient pas seulement pour but de restaurer la grande propriété foncière mais aussi, et c'était là leur objectif principal, de rétablir la domination politique et économique de la bourgeoisie. Tout au long des trois années de guerre civile, Lénine n'a cessé de répéter qu'il n'y avait d'autre choix pour la paysannerie qu'entre le prolétariat et la bourgeoisie, la dictature du prolétariat et la dictature de la bourgeoisie – laquelle signifiait immanquablement le retour des propriétaires fon,ciers ainsi que les paysans en firent la cruelle expérience partout où les gardes blancs parvinrent momentanément à rétablir leur domination. Et ainsi que l'indiquait Lénine, il faut voir là une des causes les plus importantes de la défaite de la contre-révolution bourgeoise.

L'erreur fondamentale de Bettelheim et qui ruine toute son analyse est l'incompréhension totale de l'entrelacement au cours de la Révolution russe des procès révolutionnaires prolétarien et démocratique, des tâches socialistes et de l'achèvement de la révolution bourgeoise. Comme le remarquait ironiquement Staline à propos d'erreurs semblables de S. Pokrovski: «En lisant votre lettre, on peut croire que ce n'est pas nous qui avons pris là paysannerie au service de la révolution prolétarienne, mais qu'au contraire c'est «la paysannerie dans son ensemble», y compris les koulaks, qui a pris les bolcheviks à son service. Les choses iraient mai pour les bolcheviks, s'ils «se mettaient» avec cette facilité au service de classes non prolétariennes.»180

En somme, ce que Bettelheim ne comprend pas, c'est que ce n'est pas parce que l'alliance ouvrière et paysanne a pour fondement la réalisation par le prolétariat d'une tâche de caractère démocratique, la réforme agraire, que la tâche principale de la Révolution russe était de nature démocratique.

Niant que la Révolution russe est entrée dans son étape prolétarienne de développement, Bettelheim ne peut reconnaître que, bien que l'offensive des gardes blancs porte en elle la menace d'un retour des grands propriétaires fonciers et de l'anéantissement des conquêtes de la révolution démocratique dans les campagnes, la communauté d'intérêts de la paysannerie n'a pas et ne pouvait pas résister à la poursuite et à l'approfondissement de la révolution. En effet, pendant la guerre civile, les rapports entre les classes sont tels que les koulaks constituent un des appuis les plus résolus de la contre-révolution bourgeoise et que le soutien que la paysannerie moyenne apporte au pouvoir soviétique est vacillant. Au cours de l'été et de l'automne 1918, la paysannerie cesse de se présenter comme un bloc relativement uni et homogène et une lutte de classes implacable se déchaîne dans les campagnes. Dans La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky,181 Lénine a dressé un tableau saisissant de la situation dans les campagnes et en a fait ressortir le trait essentiel: la séparation de la paysannerie pauvre d'avec les koulaks. Les principaux aspects de la situation nouvelle créée dans les campagnes dans le courant de l'année 1918 sont les suivants: la vague de soulèvements koulaks qui a déferlé sur la Russie après l'insurrection contre-révolutionnaire des Tchécoslovaques a démontré à la paysannerie pauvre l'incompatibilité de ses intérêts avec ceux des koulaks et le parti socialiste-révolutionnaire s'est scindé; le gouvernement soviétique a porté la guerre civile dans les campagnes en y envoyant des détachements d'ouvriers armés pour réquisitionner les excédents de blé que dissimulaient les paysans riches en violation de la loi sur le monopole des céréales, pour organiser et éduquer la paysannerie pauvre, l'entraîner dans la lutte contre la bourgeoisie rurale (les koulaks) et l'aider à réprimer sa résistance; la vague des soulèvements koulaks a fait place à la montée du mouvement des paysans pauvres qui traduit l'éveil des éléments les plus pauvres de la paysannerie à une vie politique indépendante et se matérialise par la création dans tout le pays de comités de paysans pauvres; l'influence des bolcheviks dans les campagnes s'est étendue et renforcée comme le montre le fait que la très grande majorité des délégués au VIe Congrès des Soviets (6-9 novembre 1918) sont bolcheviks. Par ailleurs, il faut également tenir compte de ce qu'à la fin 1918 - début 1919, la paysannerie moyenne qui, emportée par ses préjugés démocratiques (l'Assemblée Constituante contre les Soviets) et son patriotisme (hostilité à la paix de Brest-Litovsk), avait suivi, au moins en partie, les partis démocratiques dans leur opposition déclarée au pouvoir soviétique, a changé d'attitude et s'est rapprochée du prolétariat.

En définitive, toute l'analyse de Bettelheim repose sur une conception erronée des contradictions de classes dans la société russe après o